jeudi 4 juin 2015

ÉCLATS D'ANTIQUES

Quelques archives des Éditions de la Comète,

* en 2013 :
à l'occasion de l'exposition « ÉCLATS D'ANTIQUES » :

un entretien avec François Queyrel

Une bibliothèque, celle de l'Institut national d'histoire de l'art (collections Jacques Doucet), et un livre, "Une nécropole royale à Sidon / Fouilles de Hamdi Bey") :

CONSTANTINOPLE / ISTANBUL 

https://www.youtube.com/watch?v=knwxTbWXpKU

Un panorama de la ville d'Istanbul pris depuis la Tour de Galata
1872-1875 (Bibliothèque de l'INHA / collection Jacques Doucet)


mardi 2 juin 2015

PIERRE BONNARD / MUSEE D’ORSAY 2015


J’ai commencé d’aimer la peinture de Pierre Bonnard à une époque où j’avais tout loisir d’assez souvent contempler quelques unes de ses œuvres ; mais ces quelques échantillons à ma libre disposition étaient les seuls que je pouvais prétendre connaitre.
En effet, pour vraiment connaitre la peinture, il faut compter pour presque rien les reproductions : c’est un abîme en effet qui sépare le saisissement face au tableau (digne d’être « vécu »), et la meilleure impression donnée par une de ses reproductions.
On apprend vite que pour connaitre vraiment une peinture, il faut la recevoir en vraie grandeur, dans son format.

Oui, c’est parfois d’assez loin, de là où le tableau commence de nous appeler, qu’il faut l’avoir vu d’abord, avant de s’en approcher au plus près, jusqu’à une proximité tactile… (oui, « On ne touche qu’avec les yeux ! », c’est entendu…) ; avoir enfin constituer un réseau de toutes les sensations reçues à ces diverses distances, dans toutes leurs combinaisons possibles…
Oui, les couleurs, lumières, et textures, du tableau, sont à appréhender dans nos dimensions corporelles (nos taille, envergure, et capacités à aller et venir, avancer et reculer, nous baisser et hausser), dans toutes les dimensions et capacités de notre corps physique, telles que ressenties dans l’espace physique…

Donc, je ne connaissais, intimement, qu’un très petit nombre des tableaux de Bonnard, et, malgré la consultation de beaucoup des reproductions disponibles, n’avait aucune idée juste de son œuvre comme continuité. C’est elle, représentée et présente en évidence, que je viens de découvrir au Musée d’Orsay.



C’est en sortant de l’exposition que me vient, sans prévenir, cette formulation : 
« Bonnard, peintre quantique » … 
Quantique ? Bien sûr, ce n’est rien qu’une analogie, et pas trop consistante sans doute, ni convaincante, donc. Cependant, je suppose qu’elle ne doit pas être sans raisons …
Si, dans cette exposition, ma contemplation de ces nombreux tableaux, poursuivie en quelque sorte comme une expérience scientifique, méthodiquement répétée pour en vérifier les résultats, me conduit à y voir la manifestation d’une conception « quantique » du monde visible, ce doit être, je suppose, en réaction au discours convenu (dominant) sur un Bonnard « décoratif » …
Mais non, la peinture de Bonnard n’est pas décorative essentiellement.

Sans doute ces mises en page harmonieuses de masses chromatiques luxuriantes lui donnent-elle, par ailleurs, des vertus bien décoratives... mais elles ne sont que des masques, de ceux qui ne nous flattent d’abord la rétine que pour nous inquiéter mieux et plus en profondeur ensuite.
Et, n’est-ce pas, provoquer l’inquiétude, ce ne pourrait pas être la vocation d’un « décorateur » …

Mais c’est ici une inquiétude non angoissante. Ce n’est en rien l’angoisse destinée à nous compresser et rétrécir, avant de nous effacer. C’est juste une non-quiétude : il s’agit simplement que nous ne soyons pas « tranquilles », afin que nous soyons toujours avec les sens à vif, à découvert, pour ainsi demeurer à l’affut des plus subtiles, infinitésimales, discrètes parfois, mais décisives manifestations de la réalité du monde visible.




Quantique ? C’est que, à recevoir ainsi cette œuvre, en continu et intensément, j’aurais ressenti d’abord, spontanément, que ce seraient « des états de la matière » que peint Bonnard ?
Non, il ne prend pas comme ‘motifs’ la solidité des solides, la liquidité des liquides, ou la gazéité (?) des gaz...
Ce serait plutôt que, semblant figurer un objet reconnu comme solide, par exemple une table, il la donne à voir (à comprendre) comme si elle était constituée de liquides emmêlés. Ou que l’eau d’un bassin peut sembler formée de concrétions minérales impénétrables… Ce serait dans un nuage montré comme une masse compacte aux contours arrêtés… Dans la surface d’une façade qui, avant de scintiller comme un brouillard, est frémissante comme une eau prête à bouillir...
Par exemple, ce serait une tête, et un corps, devenus ici assimilables à une tenture, ou à un mur, et parfois confondus avec la lumière qui frappe ce mur, ou avec l’ombre qui baigne cette tenture… Et telle ombre, répandue là sur le sol, qui s’en détache, et devient aussi pleine et lourde qu’un guéridon, ou qu’un arbre…




Il est très justement indiqué, dans les présentations de l’exposition, que Bonnard se plaît souvent à dérouter le regard par des jeux de miroirs, par des compositions, de plans et de perspectives, inattendues, et par tant de dispositifs destinés à perturber l’identification des figures.
Cependant, nous avons appris à identifier la matière des corps, dans le monde visible, par la qualité de leur mouvement, par la stabilité relative de leurs contours, etc. Et c’est ainsi que tel ou tel aspect d’une figure peinte (contours, reflets, diversité ou uniformité des surfaces, etc.) nous permet, croyons-nous, d’y reconnaitre tel objet du monde visible.
Dans les peintures de Bonnard, c’est aussi une opération dans le « rendu » de la matière intime des objets qui peut provoquer un déroutement – inquiétant à sa façon – de nos sensations et identifications routinières.
Il ne s’agit pas seulement de la texture superficielle de leurs matériaux, mais plus encore de leur constitution physique, atomique, moléculaire, et, donc, pourquoi pas, élémentaire…




Alors, en définitive, ce que peint Pierre Bonnard, ce ne sont pas les états de la matière ; non, ce n’est pas la consistance des solides, ni la fluidité des liquides, ni l’évanescence des gaz. Ce qu’il peint, ce seraient plutôt la façon dont les objets peuvent échanger leurs « états fondamentaux ».

C’est de la peinture « figurative », sans doute, - mais dans laquelle les figures servent à désigner une autre réalité que celle des figures…






[PEINTURE [pin-tu-r'] s. f. Imitation faite avec lignes et couleurs, sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil ; sa fin est la délectation, POUSSIN (Lett. 7 mars 1665). (in Littré)

PEINTURES : Dosages divers d’intelligence et d’émotion, utiles pour raisonner la répartition de substances colorées dans un espace à deux dimensions.]



BONNARD « La Toilette »  (ca 1932) _ 120 x 118cm




lundi 18 mai 2015

CABO DA ROCA






CABO DA ROCA


Un jour, un homme, face à l’Océan.
C’est à peine si la terre entre dans sa vision, à tel point il s’est avancé,
aspiré par l’immensité, bleue.
Bleu le ciel, bleue la mer.
De même, le vent et les vagues composent un silence immense.
(Immense : sans dimensions.)

Alors, partageant ce silence, il entend, une fois, sa voix.
Il a entendu sa voix – quand il a dit : « L’Océan », et ce mot
seul, et nul autre – comme il a pensé aussitôt
qu’il n’y avait, là où il était, rien d’autre à dire.

Mais – au moment qu’il dit « L’Océan » –, tout vibre
et pense – que ce mot, tel que prononcé à ce moment-là,
est à l’égal de cette immensité inhumaine à laquelle l’homme fait face,
à ce moment-là.

C’était, ce jour-là, à la pointe la plus occidentale du continent, mais,
ce pourrait être ailleurs, tout aussi nettement.



*






vendredi 10 avril 2015

NANAS DE NIKI

Oh !... Oh, ces corps…
Sphériques …
Ces corps… tout ronds…  Tout ronds !
Sphères, célestes, accouplées…
et profondes !
et qui font la ronde !


Sont-ils pesants, ces corps ?
Non… pas tant pesants… mais…
énormes !
… mais légers…
et fertiles !
… ou, plutôt …
aériens ?
Oui, prêts à s’envoler…
pour échapper à la pesanteur, justement !

Prêts à s’envoler …
Bien plantés en terre, …       
… c’est l’arbre …
bien enracinés !  - tout à la fois, c’est l’arbre, et l’oiseau.
…  et prêts pour toutes les danses…
… possibles et impossibles, passées, présentes et à venir…
sauts et rebonds, contorsions gracieuses,
tournoiements du Grand Popotin Sacré…
Fascinatoire…
Et galipettes guillerettes, rond de jambes et grand écart…






*

Et la peau, de ces énormes corps, qu’en dites-vous ?
Toutes ces scarifications…
… ou tatouages …  ces échafaudages de cicatrices chromatiques ? des ornements ?
Non, pas forcément !

Éruptions d’un magma toujours en gestation…
à la surface, toute parcourue…
… de vagues…    
Des courants rassemblés,    jusqu’à former…
Comme  un autre corps…
Un double ?
Oui, comme une âme – mais… qui serait visible…
et divisible !

Est-ce que ça ne dessine pas, parfois, comme une cible ?
Oui, peut-être, ou bien comme ces vagues, concentriques, provoquées
par le jet d’une pierre, ou d’une graine, à la surface de l’eau ?
Efflorescence d’ondes… Lianes mélodieuses… Fruits mûrs
surgissant succulents des rondeurs solaires… 





Et ça passe, et ça pousse, de partout.  
Dans l’évidence …       
Partout…
colorée et lumineuse,
dans l’embrassement aérien des volumes…
Mais aussi - par des chemins mystérieux ?
Comme des champs de force…
Passant invisibles ?
Mais puissants, sous terre, sous nos pieds…
Forces humides, vibratoires, et qui nous emportent
dans les secousses et les tremblements…
ou bien sur un nuage ?    
Peut-être… Mais… ça vient de loin.
Des lointains du temps.
Depuis le temps pré-humain, d’où l’humain entrevoyait le jour, peut-être ?

Ça vient du bord de la béance, originelle,
de l’obscurité, pénétrable,
de la caverne – vulvaire.


*

La jouissance est visible, quand elle tire à la carabine…
De pouvoir ainsi s’extirper
de la colère – de la haine ? 
… Ensevelir ces effigies plâtreuses d’entités maléfiques, enfin,
– ce n’est peut-être pas un bonheur, mais au moins…
un soulagement, oui,
enfin,
oui, une jouissance…
les voir dégoulinant de tout ce sang arc-en-ciel…

*

D’abord, les représentations de paysages nocturnes
        dans les seules deux dimensions, du « tableau »…
Et puis, à la fin, le Jardin.



La traversée du miroir, la répudiation de toutes les figures comptables…
Mais ici, pour « traverser le miroir », il fallait d’abord le briser !
Une fois en miettes, c’est un miroitement infini, le reflet insaisissable à jamais.
il fallait d’abord le briser …
  … à jamais.
Et puis, à la fin, le Jardin, avec tous ses chemins
sinuant comme des entrailles
déployées sous le bleu du ciel ouvert…
La création d’un « vrai » paysage, réel.
ouvert…
     réel…
et enfanté par le Rêve, et destiné à nous y replonger…
le rêve …
Le rêve : un jardin tout entier compris comme une seule et même sculpture…
mais comme dépliée…
… dans toutes les dimensions du labyrinthe de l’espace-temps…
comme dépliée…
    l’espace et le temps, tels qu’ils se multiplient l’un par l’autre,
le rêve …
… mutuellement.

(un jardin…)




LE RÊVE DE DIANE

Apollon se repose,
           allongé sous l’horizon

Alors,
   se relève Diane

   se réveille son rêve

                                  démoniaque, merveilleux
_________________________________

texte du film  "NANAS DE NIKI" 
de Patrick Guillot, avec la collaboration de Pierre Marchand

à propos de l'exposition NIKI DE SAINT- PHALLE
(Grand Palais - 17 septembre 2014 / 2  février 2015)

en deux parties visibles aux adresses suivantes : 







vendredi 13 mars 2015

INGRESQUE

*
INGRESQUE, RAVISSANTE, INSONDABLE…



C’est un mercredi, le 10 mai 2006… Au Louvre, une exposition Ingres, où se voient réunis quelques portraits de femmes ‘du monde’.  

Mais d’où peut-on être, sinon ‘du monde’ ?
Question oiseuse : bien entendu, je sais le convenu de l’expression, sur laquelle il n’y a pas à s’arrêter plus longtemps.
Cependant, à contempler ces portraits, c’est comme une inquiétude que j’éprouve.  Ce n’est pas que je me demande d’où elles étaient, ni d’où elles venaient, ces femmes-là qui, il y a si longtemps, (se) posèrent devant ce peintre.
Je me demande plutôt à quel monde appartiennent leurs images, ces images-là, posées devant mes yeux, aujourd’hui.

J’entends la rumeur monter au dessus des vagues de visiteurs, attisée par le discours savant des conférenciers : que c’est bien peint ! C’est-à-dire : n’est-ce pas extraordinaire, à quel point cela ressemble à notre monde !
Est-ce d’autant plus ressemblant que c’est plein de ces choses, de notre monde, si aisément à notre portée : vases et miroirs, gants, éventails, et ces soies, ces velours… et la peau des femmes ?
Mais, dans ce monde-là,  le nôtre, cette perfection dans le rendu de l’apparence des surfaces ne se trouve jamais, justement : impossible que notre attention, toujours distraite, dispersée, la perçoive, la saisisse, la retienne assez longtemps pour qu’elle ressemble enfin à cela qui est perçu, saisi, retenu dans ces portraits.
Avant d’être faits de couches superposées d’essence et d’huile mêlées de pigments, de vernis, ces portraits sont d’abord superpositions, juxtapositions, imbrications de… couches de réalité.

Ce doit être ça qui m’inquiète.


C’est comme une inquiétude, mais ravissante.
D’une certaine façon, cette inquiétude me prend ainsi qu’une nausée, qui monte depuis les couches enfouies de l’organisme, sournoisement. Ce qui inquiète, c’est de ne pas vraiment savoir ce qui monte, là, ni jusqu’où ça va monter. Mais c’est aussi ravissant.
Et ce qui inquiète, c’est que ce soit ravissant, aussi.

Oh ! Être ravissant, ce n’est pas si joli. Le seul qui soit vraiment ‘ravissant’, c’est le ravisseur. Le violeur…
 Que cette nausée soit ravissante, cela veut dire que ça monte en moi, mais que je n’ai plus qu’une envie : que ça me soulève.

Et ça soulève ! Oui, ça soulève toutes sortes de couches – de réalité. Et de ces couches que l’on croirait chacune engluée dans les autres. Et ce qui commence de les défaire, doucement, irrésistiblement, l’une de l’autre, dans ces quelques portraits alignés, c’est quoi ?
D’abord, de les découvrir si bien alignés, mais sans que cela paraisse sériel : bien au contraire, l’unicité de chacun des portraits semble bien resplendir de l’unicité de chacune de ces femmes.
Mais, si chacune est évidemment unique, irréductible à n’importe laquelle des autres, il est tout aussi évident que le regard qui s’est posé sur elles, et a secrété leurs portraits, ce regard est de même unique.
Leur unique ravisseur.




Je vois bien, que je n’avais encore rien vu, ni rien compris encore, à ce que j’avais cru voir, là, dans ce qui m’avait ainsi inquiété, et ravi.
Oui, ce n’est que de la peinture. Mais (est-ce naïf ?) je n’en reviens toujours pas que ma façon d’être dans le monde soit parfois si fortement bouleversée par cette « chose » : un morceau de toile sur laquelle sont étalées des couches de pâtes colorées…
Mais étalées dans un certain ordre ! Un ordre qui fait tout.
Et cet ordre, là, dans tous ces portraits de femmes peints par Ingres, que fait-il ? Que me fait-il ?


 Cet ordre me fait l’effet qu’il n’est partout qu’une réalité, et une seule.
Mais par quel mystère (dont j’ai renoncé à pénétrer la nuit) ces lignes si nettes, dont toutes les orientations sont si fermement déterminées, et liées les unes aux autres par une autorité quasi  dictatoriale…, cette compacité de minéral exempt d’impuretés, qui d’abord semble interdire le passage du moindre souffle d’air étranger, par quel mystère est-ce elle qui permet de déplier, d’un regard, une fois qu’il s’est ouvert, la diversité incalculable  des couches composant la réalité  : et la pesanteur rassurante des tissus, et la tiédeur accueillante de cette chair dérobée, et la pénombre des chambres, et le silence – inouï – de tant d’objets familiers, et la lumière de ces yeux…
  






*

vendredi 6 mars 2015

Le jardin engourdi

Lecture de Julien Gracq
                          
                   ("Le jardin engourdi" in Liberté grande)


 ...


" — Quelle tranquillité!"


Midi passé, la glissade du jour suivant la pente
d'une catastrophe insensible ...

Le regard égrène les silhouettes musculeuses
des pousses d'un haut corail ligneux.

(On a oublié le goût de leurs fruits oblongs et sucrés.)

Les allées coulent doucement entre les semis nacrés
bousculés par les herbes folles roulant
jusqu'au pied du mur de mousse.

Au delà, c'est un gris tendre et lointain
qui escalade toute la mer
presque sans bruit.




                                          (13.06.94)