vendredi 16 septembre 2016

LUMIÈRES DU JOUR

LUMIÈRES DU JOUR 

(du vendredi 16 septembre 2016, de 11:44 à 12:23)

  

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mercredi 14 septembre 2016

HOPEWELL CRESCENT (SUMMER OF 69)




- Étant donné... une image étant donnée..., 
cette image, que vous voyez là :



Cette photographie, donc, elle est donnée le 3 septembre. Il s’agit de composer, si je veux, un morceau de musique, avec ou sans paroles... bref, quelque chose de musical, et qui soit en rapport avec elle.
- En rapport ? Comme une illustration musicale du contenu de l'image ? 
- Ce qui est attendu est plutôt de l'ordre de l'émotion, je crois, celle provoquée, éventuellement, par l'image. Mais ça, le "rapport" entre l'image donnée et la musique proposée en retour, il est laissé à la libre appréciation de chacun des participants.
- Ah… alors, c'est un concours ?
- En quelque sorte. Mais tout de même, l’organisateur (*) 
pose bien quelques règles à respecter – si l’on veut jouer le jeu. Tout d’abord le temps imparti : trois petites semaines ; ensuite, bien sûr, chacun est censé ne pas resservir là de vieux trucs tirés du fond de ses tiroirs. Enfin, il y a évaluation, premier prix et même une "récompense".
- Oh ! Et avec Grand Jury ?
- Non, c'est l'ensemble de la communauté, chacun de ses membres inscrits, qui est invité à déclarer ses préférences. Mais surtout, ce qui fait l'intérêt de l'affaire, c'est que tous les "votants" peuvent commenter publiquement leurs appréciations.
Ceci étant dit, ce qui me retient très personnellement, là, c'est l'image.
- Cette image-là ?
- Oui, là, c'est celle-là... Quoique, au tout  premier abord, elle me semble bien rébarbative... Bien... grise. Et puis, je suis rentré dans cette image, tout à fait comme on pénètre un paysage : en regardant à côté, en explorant du regard ce qui peut s'ouvrir à droite et à gauche de ce que l'on a directement devant soi. Et même, d'une certaine façon, derrière soi...
- Mais, déjà devant toi, il y avait quoi ? 
- L’image. Je veux dire : l’image dont cette photographie est une image – puisqu’elle rend compte d'une peinture murale. Et je trouve cette peinture par elle-même assez saisissante : ces deux enfants, debouts au milieu des décombres, apprêtés pour faire de la musique ?
- Et cette inscription, en lettres rouges, qui les surplombent : SUMMER OF 69 ?
- Oui. Elle oriente ensuite vers quelque chose du contexte : l'Irlande du Nord, protestants contre catholiques, les morts, Belfast, etc. Toute l'histoire. Mais ce n'est pas ce qui me touche personnellement,  ici.
- Alors ?
- Je ne sais pas trop. Il semble que ça se passe assez loin de mes zones raisonnantes... Il y a sans doute quelque chose… qui vient de ce que je crois être le contenu implicite de cette peinture : les enfants de toutes les façons broyés par la violence politique, quelque soit son prétexte, partout et toujours victimes... Mais peut-être que l'émotion que peut provoquer ce que raconte cette scène, aussi frontalement exposée… mon émotion, qui sera en fait le seul "motif" de mon envie de faire ici de la musique, elle est en quelque sorte… accélérée par ce que la photographie montre du paysage, ce qui est visible autour de la peinture murale. Paysage, urbain, plus suggéré que détaillé...
- Le fait que la scène de la fresque se prolonge, on ne sait jusqu’où, sur les murets attenants à la façade peinte ?
- Oui, et puis la façon dont la luminosité sourde et la couleur éteinte du ciel peint sont accordées au ciel réel, tel que capté par la photographie. On a la sensation que c’est lui, le ciel réel au dessus de la maison réelle, qui « passe » au travers du mur supportant la fresque – ce qui provoque comme une évanescence du mur réel qui supporte la peinture. Dans le même mouvement des perceptions, c’est « l’effet de réel » de la scène représentée par la peinture qui s’en trouve renforcé.
- Pourtant, dans la fresque, cette dé-saturation des couleurs, ce gris-bleu monotone, souligné par le rouge utilisé par l’inscription, d’ailleurs…
- Et le rouge, dans les bandes tricolores du tambour ! Oui, mais justement : elle doit y être pour quelque chose, peut-être, cette juxtaposition des couches – ces décalages entre la captation relativement objective (opérée par l’appareil photographique, et aussi la technique du trompe-l’œil utilisée dans la fresque), et la stylisation de l’image ?
- Ce seraient toutes ces interférences, entre un « réalisme » d’un côté, et toute cette symbolisation graphique délibérée, de l’autre, qui justifieraient votre émotion ?
- Elles ne la motivent pas, mais elles lui donnent son énergie.
- Et ta musique, donc ?
- Oh, là-dessus, je n’ai pas grand-chose à dire. Ou plutôt, s’il y avait quelque chose à en dire, cela devrait être déjà musicalement audible, directement, je crois.



- Mais tout de même, l’élaboration ? La technique, l’écriture ?
- Non, là-dessus, rien d’intéressant à exposer ici. Je peux juste dire que ça été  pour moi comme… un exercice de style. Tu sais que je donne plutôt dans la musique… atonale ; qu’en tout cas ma prédilection me porte d’abord vers la musique contemporaine – et me voilà à utiliser la musique modale (quasi pure : un seul mode, transposé une fois) et, très sagement, quelques procédés « point contre point »… C’est donc tout naturellement que, dans ce morceau, se manifestent réminiscences et hybridité. Mais tout ça est venu comme ça – de façon subconsciente.
- Tu ne composes tout de même pas en dormant !
- On, non ! Je ne parle pas du « travail », très délibéré, mais de sa motivation, de son orientation. Je tiens le volant bien fermement, mais je ne sais qui a décidé que je devais prendre cette route-là.


(*) l’organisateur :   http://fr.audiofanzine.com/

https://www.youtube.com/watch?v=xnnfz3U0Vvs 

vendredi 26 août 2016

SUR LA TRADUCTION

SUR LA TRADUCTION (TROIS ESSAIS de Jean-François Billeter)

jeudi 25 août 2016

Hier, 24 août 2016, dans la librairie du Café Plùm, à Lautrec (Tarn), je repère un livre de dimension légère, dont le titre me retient : ‘TROIS ESSAIS SUR LA TRADUCTION ‘.
Les quelques lignes que je déchiffre à la volée, en l’ouvrant au hasard comme il se doit, me « parlent » directement. Est-ce parce que leur contenu est en phase – par hasard ? – avec un texte que je suis en train de composer ces jours derniers ?
Peu importe la raison, quand la décision est déjà prise : je prends. Ou plutôt : j’achète.
L’auteur du livre ? Jean-François BILLETER. Aux éditions ALLIA.
J’en ai commencé la lecture aujourd’hui. Il s’agit, donc, de la pratique de la traduction, mais dans le contexte le plus ardu pour nous. J’avais été bien averti par la ‘quatrième de couverture’, où l’auteur nous apprend qu’il en tient pour un « principe de difficulté » : mieux vaut penser avoir affaire à une tâche difficile, que l’on peut toujours espérer trouver ensuite plus facile qu’annoncée, que « de la juger facile, et d’échouer faute d’en avoir compris les difficultés ». Il conclut : « Peut-être le cas du chinois est-il exemplaire de ce point de vue parce qu’il exige une conscience plus aiguë des problèmes à résoudre, et présente-t-il de ce fait un certain intérêt pour les non-sinologues. »
Vous avez dit « non-sinologue » ? Parfait. Voilà qui me correspond rigoureusement !
Par contre, je ne suis pas tout à fait dépaysé face à la question de la traduction, à laquelle je me suis mesuré, un temps.


Je recommande, chaleureusement, la lecture de ce livre (de 120 pages) à toutes les personnes intéressées par tout ou partie de ces trois thèmes : 1) les principes de la langue chinoise, 2) la question de la traduction, 3) la poésie – dans tous ses états.
Parce que, bien entendu, il s’agit ici de la traduction de poèmes.




J’ai apprécié de voir l’auteur déclarer, dès la première page du premier essai – ‘POÉSIE CHINOISE ET RÉALITÉ ‘ – que « tenant la traduction de cette poésie-là (la grande poésie chinoise, dont il vient de tracer les limites pour lui), pour impossible, je vais tenter de l’approcher par une voie détournée »… La traduction impossible
Cela me rappelait quelque chose… Sans doute, le bafouillis par lequel j’avais prétendu présenter les traductions que j’avais moi-même, un temps, proposées - mais d’une poésie – celle de Hölderlin - beaucoup moins éloignée, exotique, que cette grande poésie chinoise…
Que disais-je alors ? … Voilà : « Que la traduction soit à jamais imparfaite — incertaine — tient à son statut propre. Ce manque est sa vérité. »
N’était-ce pas dire que, d’un tout autre ordre que les imperfections provoquées par l’incapacité (réelle) du traducteur. il y a une imperfection « à jamais » (une impossibilité autrement dite) de toute traduction du poème, qui lui est consubstantielle ?
Par ailleurs, ce livre présente cet avantage d’en avoir deux : il enseigne et il engage à l’action – méditative. D’autant mieux que c’est en engageant à l’action qu’il enseigne, et qu’il engage à l’action quand il enseigne. Je veux dire qu’il « apprend des choses » en même temps qu’il « donne envie d’en faire »…
C’est ainsi que, pensant, grâce aux éclaircissements de Jean-François Billeter, j’avais compris ce qui était dit, en chinois, dans tel poème Xun yinzhe bu yu
de JIA DAO (779 – 843) présenté à la page 30, j’en propose cette version française :


Chercher l’ermite, ne pas le trouver

Sous les pins, demander au garçon,
qui me répond : le maître cueille des simples
par là dans la montagne, la brume épaisse,
on ne voit pas où.

*

dimanche 28 août 2016
de LI BAI (701-762)

Départ de Baidi tôt le matin

Ce matin, parti de Baidi dans la brume irisée.

À mille lieux - pour Jiangling : le retour, dès ce soir !

D'une rive, de l'autre, résonne, sans cesse, le chant des gibbons.

Et déjà ma barque légère a passé les dix mille montagnes.


*


lundi 29 août 2016

Le second essai est consacré au FAISAN DE ZHUANGZUI. 

Ayant été bien avertis, par l’auteur, que la transcription de certains signes peut toujours être mise en doute, en particulier à cause de l’ancienneté du texte (IVème siècle avant notre ère), et si la formule du « mot à mot » pouvait avoir ici (de la juxtaposition des signes chinois jusqu’à cette suite de mots français) un sens, elle pourrait cependant donner quelque chose comme :

Marais / faisan / dix pas / un / picorer / cent pas / un / boire /
Non / demander / élever / dans / la cage /
Esprit / bien que / roi / pas / bon     .

Par ce préambule, je veux juste faire ressentir tout le patient travail qui est nécessaire au traducteur, s’il veut avoir de bonnes raisons de proposer une traduction… raisonnée. Pour y parvenir, il ne lui suffit pas de maîtriser tous les usages du lexique et de la syntaxe, il lui faut souvent connaître l’histoire des hommes à qui ces paroles étaient destinées, et puis, encore, pénétrer la pensée de celui qui parlait…

Du premier au second essai, pourrions-nous dire que nous sommes passés de la poésie à philosophie ? Que nous sommes passés du ressentiment de ce que peut nous dévoiler l’expérience d’une vie, à une « conception » du monde, telle que peut nous l’enseigner son observation méditante ?  En tout cas, c’est ici une manière d’enquête. Celle que mène ici Jean-François Billeter, peut être passionnante, ainsi que ses résultats.



Le faisan des marais devra faire une fois dix pas pour aller picorer, une fois cent pas pour aller boire, pourtant il ne voudrait pas être en cage, y serait-il nourri : il est comblé par son activité, sans devoir penser que cela est bon.

*




mardi 30 août 2016

Le titre du troisième et dernier essai de ce recueil est :
LA TRADUCTION VUE DE PRÈS 
Dans sa quarantaine de pages, c’est effectivement en détail (puisque l’auteur y discerne - au moins - cinq opérations successives) que sont examinés tous les principes d’une « bonne » traduction. On comprend que l’intérêt de ces bons conseils tient à ce qu’ils sont d’abord le fruit d’une expérience – d’une pratique effective et réfléchie –, sans adjonction intempestive de théorie préalable. Je ne vais pas ici les paraphraser, et laisse les lecteurs les découvrir par eux-mêmes, pour eux-mêmes.
Je ne relève pour finir que la référence faite, à un moment,  à l’interprétation musicale – référence qui me touche tout particulièrement.
On peut bien parler de l’interprétation qu’un traducteur fait d’un texte, et, d’ailleurs, on dit bien que le métier des personnes chargées de traduire ‘en direct’ discours et entretiens est l’interprétariat. Mais il semble que beaucoup de traducteurs, en fait d’interprétation, en reste à ce qu’un musicien appelle le « déchiffrage ». A ce stade, il a bien « lu les notes », mais il sait que cela ne suffit pas pour animer son interprétation… Par ailleurs, d’un autre côté, il semble aussi que certains traducteurs, en fait d’interprétation, se livre à ce qu’un musicien appellerai plutôt une « improvisation » ? Mais alors, peut-être les contours définis de la partition, prise là comme « thème pour variations », seront-ils rendus indiscernables ? Ce qui peut être bon pour une performance musicale annoncée comme telle, ne l’est sans doute pas pour ce qui est présentée comme traduction ?
Est-ce à dire que le traducteur doive « s’effacer » ? La réponse, ici, est : non.
Et c’est pour moi, pour mon usage personnel, un des passages de cet essai parmi les plus intéressants – et convaincants. On ne doit pas croire que l’on doive « laisser parler les textes ». C’est d’ailleurs sans doute impossible : on ne fait rien que laisser la main, non pas aux textes eux-mêmes, mais aux traductions traditionnelles alors en vigueur – qui peuvent n’avoir qu’un très lointain rapport avec le texte originel…  Mais, il y a plus  - ou pire, si l’on veut, - dans ce fantasme du « texte parlant par lui-même », qu’un assujettissement à la façon dont, en définitive,  ne parlera que l’autorité reconnue de certaines traductions. Le pire, donc, est que la traduction, l’interprétation du texte, ainsi abordée, sera sans vie, car sans vie qui lui soit propre. Pour cela, il lui faut la « vie »… du traducteur même !
Et Jean-François Billeter de citer, là, un expert en interprétation, Glenn Gould, déclarant en substance que, de toutes façons, quand bien même on se nourrirait des interprétations déjà existantes, « on ne peut entendre vraiment les autres qu’après s’être bien écouté soi-même ».

*

de Mencius :

L’eau remplit un creux avant de remplir le suivant. 
Ainsi s’écoule-t-elle.
L’homme de bien accomplit une étape avant d’en accomplir une autre. Ainsi progresse-t-il.


*

mercredi 8 juin 2016

Café Society _ Woody Allen


Café Society

        ... Ce Woody Allen... comme il sait parler de la légèreté (insoutenable) avec sérieux, sinon avec pesanteur, mais surtout, comme il sait parler de toutes nos pesanteurs avec légèreté... ou, autrement dit, comme il montre la surface avec profondeur, et comme il parle des profondeurs avec... avec tout ce qui peut en remonter à la surface, pour être, ainsi, gravé dans l'image cinématographique.

Il peut ainsi nous parler de tout, c'est-à-dire tout nous montrer à l'écran du tout de l'existence : la vie la mort, et l'amour et la fidélité et le désir, les ambitions et le renoncement, et de la métaphysique et des vanités…, mais c’est toujours, tout ça, avec « l'air de ne pas y toucher ».
Ce peut être d’abord par la grâce d’une fluidité dans le récit – telle que l'on peut ne même pas ressentir que, là devant, c'est qu’un type qui nous raconte une histoire...
Mais ça, ce doit être juste l’élégance du virtuose qui n'étale pas sa virtuosité – parce qu’elle est depuis longtemps devenue spontanée : sûreté du casting, évolutions des acteurs, cadrage juste et montage évident, agencement du scénario, etc.
Non, cette discrétion de la présence d'un auteur – qui n’est en rien une absence de style ! –,  cet « air de ne pas y toucher », il doit aussi, plus essentiellement, provenir d’une distance assumée.

© GC Images

Au cinéma, comme au théâtre ou dans la littérature romanesque, dans toute œuvre dramatique conséquente, un des motifs du contenu doit être la distance entre l'auteur et ses personnages. Il faut alors éviter l’erreur de ne considérer cette distance que comme « effet à faire », ou comme « truc » de conteur. Que l'auteur en personne semble monter sur scène, ou se montrer à l’écran,  plus ou moins artificieusement, qu’il se dévoile symboliquement par l'intermédiaire de la voix off, ou sous le masque plus ou moins transparent de l'un de ses personnages, ou bien qu’il se manifeste comme démiurge au travers des destinées qu'il leur fixe, aux uns et aux autres (en récompensant les gentils et en punissant les méchants, par exemple), cette distance – morale – est là partout, dans le moindre mouvement de travelling comme le dit un autre...
L’humour, dans les films de Woody Allen, ne doit pas être compris comme une des « spécialités de la maison » ! Il n’est qu’un des modes de manifestation, parmi d’autres, de cette distance-là.

Cette distance que Woody Allen fixe et maintient entre son activité d’auteur conscient, et les parcours de ses personnages, cette distance me convient exactement. Et c'est pourquoi, sans doute, j'aime, en profondeur, ses films. Cela n’a pas besoin d’être plus raisonné que ça.

Cette distance, c’est elle, en définitive, qui produit cette tension particulière à son œuvre – qui vient de ce que les personnages sont bien décrits, en fait, tels qu'ils jouent leur vie, mais... sans pathos démonstratif, sans graisse psychologique. C’est ainsi que, en définitive, le conteur se tient en quelque sorte sur un pied d'égalité avec les personnages du conte – et de même, par conséquent, dans le temps du spectacle, le spectateur.


lundi 30 mai 2016

UN CONTE VÉRIDIQUE


UN CONTE VÉRIDIQUE

 
Il était un petit garçon, qui une fois – et la première fois pour lui – se trouva face à une croisée des chemins.
Il ne savait pas, d’ailleurs, que « croisée des chemins » pouvait être le nom donné par ailleurs à ce genre d’endroit ; d’ailleurs, il voyait bien que, en cet endroit, ces deux chemins ne se croisaient pas à proprement parler, mais plus exactement se rejoignaient, ici, devant lui.
S’y rejoignaient-ils, ou bien en partaient-ils ? se demandait-il.
(Car il était de ce genre de garçon qui se pose toujours des questions à propos de tout, et parfois de rien ; et, depuis trop longtemps n’ayant personne à son côté pour  répondre, il avait fini par prendre goût à la recherche personnelle des réponses.)
Alors, ces deux chemins, l’un partant vers sa droite et l’autre de son côté gauche ? « Ces deux chemins, à cet endroit,  se rejoignent-ils ? Ou bien en partent-ils, de cet endroit ? »
Mais, en vérité, cela est proprement indécidable ! décida-t-il. En effet, ici, toute décision dépendra du point d’où j’ai vue. (Car il était de ce genre de garçons qui se montrent assez précoces quand il s’agit de raisonner.)

En fait, il se trouvait là où l’avait mené une longue marche sur cette route toute droite – et si longue qu’il avait oublié qui l’y avait déposé, sans doute après que ses parents aient disparu ?
C’est à plusieurs reprises qu’une voix était venue de quelque part du ciel (une part qu’il n’avait pas le moyen de géolocaliser), pour prétendre que père et mère l’avaient abandonné dans une poubelle, ou bien qu’ils étaient morts du typhus. Mais, rebuté par ces affirmations contradictoires, et de toute façon contraint de se rendre à l’évidence que, sans la plus petite preuve scientifique relative à ce point d’histoire, il lui serait à tout jamais impossible d’obtenir une réponse incontestable, il ne s’en souciait plus depuis longtemps.

Ainsi, il est juste de dire que cette route droite, et d’ailleurs également plate, était à ce jour la seule qu’il ait jamais connue, d’autant plus qu’aucun des paysages traversés, la bordant de part et d’autre sans discontinuer, ne pouvaient engager le petit garçon à s’en détourner, même pour un instant : déserts de pierres aux arêtes vives, épais fouillis de ronces écorcheuses, obscurité de monstrueuses futaies, impénétrable au regard même en plein midi… Non, rien pour donner envie de la moindre déambulation un peu curieuse hors de cette route ; nulle ouverture pour seulement suggérer la possibilité d’une brève récréation…
Aussi, cette croisée des chemins le défiait-elle.



Cependant, à première vue… cette première vue ne lui offrait rigoureusement aucun moyen de discerner ne serait-ce qu’un aspect, un seul, permettant de différencier les deux voies – mis à part que, devant lui, l’une allait à droite, et l’autre à gauche. Il avait beau cligner des yeux, et tant et plus : de part et d’autre, au-delà d’une plaine qui semblait parfaitement plane et déserte, les lointains lui paraissaient également lointains ; de chaque côté l’horizon semblait identique, de chaque côté identiquement rectiligne, sans épaisseur, et absolument… horizontal.
Mais, comme il était de ces garçons, petits et grands, qui se vantent d’être les plus fins observateurs de tout ce qui leur passe devant les yeux (qu’ils n’ont pas dans leurs poches, de toute façon), c’est par expérience qu’il savait déjà que, de toute façon, un horizon tel que découvert ici ne permet jamais de préjuger de ce que sera l’horizon à découvrir depuis là-bas… à l’horizon…


Bref, il fallait s’en remettre à lancer les dés.
Mais il n’avait pas de dés.
Pourtant il allait devoir faire un choix.
Qu’il s’avère que, par hasard sans doute, ce soit le bon choix, vous le verrez en suivant tous les épisodes jusqu'au dernier – quand notre héros pourra se dire, enfin, qu’il ne s’en fallait que d’un cheveu, vraiment, qu’il ne se soit trompé, à l’endroit fatidique.
Mais, je déteste qu'on me raconte une histoire en anticipant sur le final de son dernier acte !
...
Mais c’est un fait, que c’est une histoire de cheveu. Donc, un cheveu, qu’il avait sur la langue. Non pas au sens figuré – il articulait tout à fait convenablement, quand il s’en donnait la peine. Non, c’était un cheveu, sur sa langue, au sens propre … Quoique, sur la langue, un cheveu ne fasse pas bien propre…
Bref, dans la grande solitude à laquelle il était depuis si longtemps contraint, ce ne pouvait être, évidemment, qu’un de ses cheveux, qui lui agaçait le bout de la langue – ce dont il s’assura, quand il réussit enfin à l’en délivrer. Non, ce n’était pas une plume légère, ni même un brin de duvet : ce n’était rien d’autre qu’un de ses cheveux, qu’il tenait devant ses yeux pour l’observer –  quand il le vit soudain lui échapper !
Emporté par la brise – vers sa droite.
Ainsi soit-il : il suivrait le chemin partant à main droite.
Donc, le petit garçon allait toujours suivant ce cheveu, qui voletait assez étrangement, en gardant toujours ses distances, les mêmes : trop grandes pour qu’il puisse s’en ressaisir, mais pas si grandes qu’il le perde de vue.
Ce cheveu n’était-il pas là comme son ange gardien ? Mais alors, l’ange gardien d’un petit diable ? Car, tout de même, il se souvenait, quoique assez vaguement pour ce qui touchait aux détails, que, globalement, il n’avait peut-être pas été un petit garçon toujours bien sage…

Quoiqu’il en soit, bien lui en avait pris, de prendre ce chemin-là plutôt que l’autre.
En effet, après être parvenu, d’abord, à cet horizon quasi abstrait, tel qu’entrevu depuis cette croisée des chemins, ce fut une toute autre contrée qui s’offrit à sa vue, à son espoir…
Escarpée, mais lumineuse.
Certes, au travers d’un relief si accidenté, ce chemin là était beaucoup plus sinueux… Mais sous un ciel d’un bleu si pur !
Et puis, là, après tant de virages inquiétants, et d’ascensions de pentes souvent abruptes, et de descentes au fond de gouffres parfois vertigineux, il rencontra son amour.





jeudi 26 mai 2016

LE 17 AVRIL 1891


ICI, LE 17 AVRIL 1891, IL NE SE PASSA STRICTEMENT RIEN


Ce n’est pas moi qui le dis.
(D’ailleurs, ici, là où je suis en ce moment même, le 26 mai 2016, je n’en sais rien, de ce qui s’y passa le 17 avril 1891.)
Non, cette assertion péremptoire, je l’ai trouvée là… je veux dire ici, dans cette petite rue de cette petite ville, où chacun et chacune qui y passera pourra encore la découvrir (je crois), sur cette plaque émaillée fixée sur la façade de cette maison.
Au passage, j’en apprécie la typographie (l’usage des majuscules, dans différentes tailles, et d’un Bodoni ?) ; et sa lecture me fait sourire…
Je suppose qu’elle est justement, ici, pour ça : moquer, gentiment, subtilement, subliminalement, tous ces affichages urbains destinés à nous faire savoir, ou souvenir, qu’en tel endroit à telle date, il se passa quelque chose

Mais, ici, à cet endroit-là précisément de cette petite ville du département du Tarn, où je déambule en cet après-midi du 17 mai 2016, il ne se passa rien – me dit-on – le 17 avril 1891.
Rien : pas de guerre déclarée ni de paix signée ; nulle émeute sanglante ; aucun massacre d’otages… On se doute que, si Jeanne d’Arc avait séjourné dans la région, ce n’aurait pas été en cette fin du 19ème siècle, mais 1891, c’est aussi trop tardif pour une éventuelle visite de Victor Hugo – par exemple.
Il faut que cela soit bien clair : ici, le 17 avril de l’année 1891, il ne se passa strictement rien.
Rien de rien : aucun personnage, d’envergure internationale ou simplement locale, ou de quelque renommée qui l’ait rendu un tant soit peu mémorable dans le monde ou dans son village, n’est passé par ici pour y faire quoique ce soit, en gestes ou en paroles.
Aucun personnage, solitaire ou même accompagné, ni aucun groupe plus ou moins organisé, n’est venu ICI, ce jour-là, pour y accomplir tel grand exploit utile à la communauté, ou bien même tel grand forfait qui l’aurait bouleversée, la communauté – un temps.
Aucun politicien, aucun savant, nul général de quelque chose, nul empereur exotique, pas de mathématicien génial mais fou, ni de musicien fou mais génial…
Pas d’événements à signaler non plus, donc, ni du genre historique, ni du genre anecdotique : pas de réunion fondatrice de la première association pour la défense du patrimoine local, pas d’assemblée politique ou syndicale… Aucune fondation de la plus misérable petite secte…
Pas même le plus petit meurtre entre amis – ou en famille.


Au sourire, provoqué par la lecture de l’intrigante assertion, succéda une profonde réflexion : en plus d’être possiblement amusante, était-elle aussi vraie ?
Une assertion vraie ? Comment le démontrer ?
En admettant même que cet ICI n’y désigne que la maison (et non aussi une étendue indéterminée de la rue devant cette maison), puisque le temps de la constatation scientifique semble en ce cas révolu, quel raisonnement mathématique peut nous persuader qu’ici, en ce désormais fameux 17 avril 1891, dans cette maison-là, il ne s’y passa rien, à strictement parler ?





Ps : Recherche étant faite par acquit de conscience, il apparaît que :
a ) pour la date du 17 avril 1891, wikipédia ne signale aucun événement, nulle part ;
b ) une telle plaque émaillée peut être acquise, pour la modique somme de 25 euros et 69 centimes, par n’importe quelle personne, privée ou publique, qui pourra alors la fixer au vu de tous, selon ses droits propres ; celle que j’ai découverte pour mon propre compte, le 17 mai 2016, à Lautrec (Tarn), en est seulement un exemplaire parmi d’autres.

A signaler : c’est tous les ‘15 août’ (je crois), qu’une Fête du Pain a lieu à Lautrec, ce qui (je suppose) explique la gerbe de blé que l’on voit ici sur la porte, à côté de la plaque commémorative de ce Rien insigne.

dimanche 17 avril 2016

Atelier II

                       
Atelier II
 
 
un bruit de  braises ?
mourantes multiples / minuscules
craquements derrière la vitre / la pluie
(quand elle est) parcimonieuse encore
la pluie pas encore une
comme exténuée déjà

derrière la vitre
un bruit de braises mourantes
multiples minuscules craquements
asymétriques
la pluie parcimonieuse encore

comme — le bruissement asymétrique de braises mourantes
bourdon aléatoire,  parcimonieux

le bourdon asymétrique de braises mourantes
une naissance derrière la vitre !
la pluie (
?)
(le) bruissement —- parcimonieux

exténuée, pour cette nuit, avant que d’avoir été une

l’idée de la pluie
(une idée de pluie) — derrière la vitre
le bourdon, asymétrique, de braises exténuées
bruissement parcimonieux / aléatoire
la pluie frôlant à distance (juste l’idée, qui m’effleure, de la pluie)
va-t-elle naître derrière la vitre
?
— craquements, comme

métamorphoses de souffles minuscules (mais multiples)
ce n’est pas encore tout à fait la pluie

. . .

il est temps — ?

 — tenu en un retrait   extrêmement les yeux grand 
                                          ouverts     (pour faire le vide égal
                      à la longueur de)   toute une nuit

mais c’est la nuit, infinie — tout contre l’oreille, immobile,
des miettes de cendres encore tièdes, tenues du bout des doigts,
que l’on frotte, doucement —

est-ce soudain !  il n’y a plus d’attente (est-ce
de la plus belle encre, qui          )
et même si passe une nuit toute sèche parfois, et d’autres
déserts encore

il suffit de se tenir devant la fenêtre et d’attendre sans rien
attendre de

la nuit comment résoudre l’équation de la métamorphose
(masses imperceptibles par vitesse inconnue égale mélodie aléatoire)
?
au touché
?

suspendue-là peu importe par quel artifice ce n’est pas cette petite lune mécanique,
et à usage strictement privatif, qui peut suffire à
la mesure de l’épaisseur relative des craquements
— peut-être à l’oreille
?

radieuse pesanteur toute une totalement soudaine
l’idée de couleur  —  beauté insécable
sans rien attendre venue
de la nuit immobile vient la couleur absolue
pesante-irradiante sur la pointe

(ce matin, bien vu : l’arabesque même myriade d’affolements
c’est toujours tenue aimantée)  et la nuit,


c’est bien plus que la moitié du monde !