mercredi 29 mars 2017
lundi 2 janvier 2017
LUMIÈRES, D’UN JOUR À L’AUTRE
les 29 et 30 décembre 2016
29/12/2016 09 :50
30/12/2016 15 :27
30/12/2016 15 :30
30/12/2016 15 :34
02/01/2017 13 :20
vendredi 16 décembre 2016
LEÇONS SUR TCHOUANG TSEU - Billeter - 2
LEÇONS SUR TCHOUANG TSEU
de Jean François Billeter
(Note de lecture 2)
‘Note de
lecture’ ?
À proprement
parler, ces « notes de lectures » sont effectivement relatives à la lecture elle-même ; ce ne sont pas
des relevés d’un texte, tel qu’en
lui-même. Ce ne sont pas, comme je crois qu’il est convenu que doivent l’être
des ‘notes de lecture’, des recensions (des « analyses et comptes rendus
critique d’un ouvrage dans une revue »).
Cependant,
il ne s’agit pas de « la lecture en général », ni même de comment je
lis, moi, « en général », mais bien de ma lecture de ce texte-là -
de ces LEÇONS
SUR TCHOUANG TSEU de Jean François
Billeter.
Du moins, c’est ce que je vise.
Ce n’est que par le moyen de ce
texte-là (le texte de ces « leçons »), que ma lecture est ce qu’elle
est.
La lecture, telle qu’ainsi considérée, qu’elle est-elle ? Une
activité.
Et le second essai du volume est justement intitulé :
« Les régimes de l’activité ».
Lisant, je suis actif. Mais peut-être devrais-je dire : interactif.
Lisant, je suis actif, déjà, au moment où je prends la décision de lire,
plutôt que de faire autre chose, ou plutôt que de ne rien faire, et de même quand
je me décide à lire ceci, et pas cela.
(Quand je me décide à – ou bien : quand je me laisse aller à. Et, pour
désigner l’acteur de cette activité, je ne dis « je » que par
commodité, sans m’arrêter pour l’instant sur la réalité de ce « je ».)
Je suis
toujours actif en me décidant (ou en me laissant aller) à lire de telle façon,
et pas d’une autre, à telle allure, etc.
Par ailleurs
(est-ce vraiment « ailleurs », d’ailleurs ?), cette activité, la
lecture de tel texte, me transforme, d’une façon ou d’une autre.
Parfois,
elle pourra déplacer mon « point de vue », même insensiblement, même
provisoirement… Ou bien elle m’informera ; elle me donnera la connaissance
de certains faits, ou de certaines preuves de leur réalité, ou bien elle me
fera douter de la validité de telle ou telle assertion, etc.
La lecture
peut aussi, parfois, me faire le vis-à-vis, le compagnon, le confident, ou
l’ennemi juré, d’autres vivants, ailleurs, en d’autres temps, plus ou moins
réels ou plus ou moins imaginaires, peu importe : c’est toujours « en
réalité », dans la réalité de ce que je j’éprouve au moment que je suis
leurs aventures, que je peux les aimer ou les détester, les admirer ou les
mépriser. Quoiqu’il en soit de la nature et de la puissance de ces proximités
morales ou affectives, attirantes ou répugnantes, elles me font, au moins le
temps de la lecture, autre. Tout imaginées qu’elles soient, elles peuvent
m’avoir touché aussi efficacement que me touche une relation avec des personnes
rencontrées dans mon existence réelle…
Et puis, une
lecture peut aussi transformer mon regard, parce qu’elle me met en présence
d’un autre monde – ou plutôt : de mon monde, mais tel que révélé par un
autre regard, selon d’autres façons de le percevoir, et, surtout, d’autres
façons de mettre en relations les différentes perceptions qui en sont
possibles. Il suffit parfois d’une épithète… Et tout soudain ce quelque chose,
demeuré si longtemps inaperçu, se découvre ; et ce quelque chose, qui nous
était indifférent, tant il semblait trivial, on l’entend « d’une autre
oreille »…
Je suis
actif en décidant de lire, ceci ou cela, comme ci ou comme ça.
Mais cela que
je lis - non pas le texte « lui-même », mais ce que j’en reçois et
retiens -, est aussi actif.
Et, ici, une « note de lecture » devrait n’être
que la description de la façon dont telle lecture (de tel texte) agit sur moi.
(cf. Note de lecture 1)
lundi 12 décembre 2016
jeudi 10 novembre 2016
OBSTINATION
- Étant
donné...
-
Encore ? Encore une image donnée ?
- Oui,
encore. Et comme cela peut repartir ainsi tous les mois, pour autant que cela
intéresse les participants, il n’y a pas de raison que cela s’arrête de sitôt.
- Bien.
Ainsi soit-il. Et alors, en ce mois de novembre, quelle est l’image
donnée ?
-
Celle-ci :
© Spencer Tunick
- D’où vient-elle ?
- Elle est titrée London 5
(Selfridges), et datée de 2003.
- Je
voulais savoir : de qui est-elle ? Ah, je vois le copyright : Spencer Tunick ?
- Oui, et c’est ici que
l’on peut découvrir son travail :
-
Intéressant… En tout cas, il fallait y penser. Et puis, il fallait le faire.
Alors, cette image, qu’en dites-vous ?
- J’en dis
que… pour la voir, il suffit de la regarder avec ses yeux.
- Hum…
N’est-ce pas toujours le cas ?
- Non.
Certaines images exigent, pour être vues tout à fait, d’être aussi regardées…
de certaines façons. De toutes sortes de façons. Autrement.
- En
attendant, si je regarde cette photographie seulement avec mes yeux, je vois…
une foule, cette foule d’hommes et de femmes, emplissant cet escalator sur
quatre ou cinq niveaux. Et…
- Et ?
- Et que
toutes ces personnes sont nues.
- Oui, c’est
la « marque de fabrique » de ce photographe, semble-t-il. La nudité d’individus
réunis en grand nombre, et même en foule, dans d’assez vastes espaces,
intérieurs ou extérieurs, et plutôt urbains…
- Pourtant,
si je regarde bien – avec mes yeux -, je vois, parmi toutes les personnes
visibles ici dans le plan le plus proche, qu’il se trouve une personne, au
moins une, qui n’est pas dévêtue ?
- En effet.
Il semble qu’un individu au moins, dans toute cette masse, a choisi de se
distinguer ; et qu’il s’agit d’une femme, couverte d’une espèce de
nuisette, noire, et assez transparente cependant. Ce qui retient ici mon
attention, c’est la façon dont cet écart, solitaire, peut renforcer la
pesanteur de la répétition par ailleurs. Néanmoins, on peut demeurer encore un
moment à regarder…
- … avec ses
yeux.
- … avec
tous ses yeux, et y laisser agir l’incongruité de ces accumulations, plus ou
moins mécaniques, de corps dénudés, donc vulnérables, dans des espaces publics.
Ce sont des espaces dans lesquels, notre expérience nous l’apprend, nous ne
nous sentons pas spontanément à l’abri de socialisations agressives…
- Et cette
image vous a « inspiré » une composition musicale ?
- En
définitive, au final, à bien la goûter, cette image n’a pas pour moi une si
grande « longueur en bouche ». Elle m’impressionne, mais ne me
bouleverse pas. J’y ai vu un jeu formel, surtout : répétition,
accumulation, densité, etc.
- Et la
nudité ?
- En dehors
de ce qu’elle peut signifier de la vulnérabilité de l’être humain face à la
mécanisation, par exemple ?
- Oh, je ne
sais pas… Je me demandais quel rapport – ou quel apport, même, pouvait être
celui de cette nudité, dans ce « jeu formel » ?
- Je crois
que, pour moi - je suppose que c’est comme inconscient d’abord - la nudité agit
ici comme une « texture »… Je veux dire qu’un corps, quand présenté
nu, apparaitra toujours beaucoup plus singulier, particularisé, que le même
corps une fois habillé. La mode, dont les inventions ont pour vocation et effet
d’uniformiser les apparences, n’y pourra rien.
- Mais, nos
actuelles facilités pour nous déguiser, à notre convenance, de toutes sortes de
façons ?
- Quelque
soit la façon dont chaque individu va, pour s’exposer en public, en société,
couvrir son corps, ce sera toujours avec quelque chose comme un
« uniforme ». Les individus peuvent chacun vouloir se distinguer, au
moins en apparence, mais ils ont aussi besoin de se protéger. Ces deux
aspirations, distinction de la masse, et protection contre l’isolement, sont
sans doute assez naturelles. C’est pourquoi, en définitive, celui qui veut se distinguer ne peut le faire
qu’en groupe ! Il faut, à celui qui prétend à la distinction, quelque
chose qui lui permette de ne pas être excessivement
singulier. Et, pour en revenir à la nudité : nos singularités corporelles sont
vraiment toujours très singulières :
aucun corps vraiment ne ressemble à un autre. Bref, pour moi, dans cette image,
la représentation de la nudité, mais en masse, était un élément motivant
musicalement, à sa façon : toujours la même chose, mais jamais
pareil !
- La
répétition, toujours la même chose, mais toujours différemment répétée ?
- Ce
pourrait être une bonne formule… En tout cas, ici, j’ai immédiatement envisagé
la possibilité d’une musique dite « répétitive ».
- Phil Glass ? Terry Riley ? Steve Reich ?
-
Essentiellement Reich, dont je venais d’ailleurs, il y a quelque temps, lors
d’un concert retransmis, de redécouvrir la Musique
pour 18 musiciens. Même si je n’en suis pas un parfait connaisseur, dans cette
période-là de l’invention musicale, quand je me fie à mes impressions
immédiates, et globales, c’est ce compositeur, Steve Reich, qui m’intéresse le
plus.
- Donc,
c’est un exercice de style, auquel vous vous êtes livré ?
- Hum… En
fait, je ne pense pas que la « répétitivité » soit ici un style à
proprement parler. C’est plutôt une technique, disons un ensemble de procédés. Par
leurs applications, ces procédés peuvent produire des « effets de surface »
particuliers, caractérisés, et pouvant alors évoquer un « style ».
Mais le style, c’est du côté de l’esthétique, ou plutôt, de la poétique.
- Quelle
différence, entre esthétique et poétique ?
- Je dirais,
pour résumer, que, dans tout ce qui tient au monde de l’art, l’esthétique
est l’affaire des récepteurs, et la poétique celle des émetteurs. Ou, pour le
dire moins sèchement, la première dénomination s’applique au chemin suivi par
ceux qui « consomment » l’art, que ce soit pour le goûter ou pour
l’étudier, et que la seconde s’applique à la voie choisie par ceux qui le « fabriquent »,
d’une façon ou d’une autre.
- Donc, du
côté de ce qui intéresse les compositeurs (la poétique), la
« répétitivité » est plus une technique qu’un style ?
- Oui. Pour
le compositeur, les procédés techniques ne suffisent pas pour se constituer une
poétique. Bach compose des fugues… Plus tard, Beethoven compose des fugues.
Parenté dans les procédés, techniquement définissables. Mais personne ne songe
à dire que Beethoven reprend le « style » de Bach.
- Donc, vous
ne reprenez pas le « style » de Steve Reich ?
- Non, je
reprends certains des procédés que je crois voir activés dans sa musique, mais
ce n’est sans doute pas dans le sens de sa poétique à lui. Ce qui ne m’empêche pas de
présenter mon morceau, « inspiré » par cette photographie dont nous
avons parlé, comme une « manière d’hommage ».
- A Steve
Reich ?
- Et oui, je
suis séduit, par sa musique !
-
Donc : la répétition… N’a-t-elle pas mauvaise réputation ?
- Oh, en
tout cas, là d’où je viens, la répétition était en effet le vrai ‘diabolus in musica’ !
- Là d’où
vous venez ? Schoenberg ? Webern ? Boulez ?
- Oui, tout ce
courant de pensée. Et d’ailleurs, je continue d’y baigner… Dans ce sens que je
peux toujours continuer de me référer à ses principes fondateurs. Non plus de
façon directe, littérale, bien sûr. Il y a déjà cinquante ans que sont éventés
les charmes propres à la pureté doctrinale de ses origines. Mais quelque chose,
une source – et vraiment, peu importe que les champs qu’elle irrigue ne soient
pas très populeux -, une source pour moi inépuisable a commencé à jaillir, là.
- Je crois
me souvenir que Webern a été jusqu’à déclarer une fois que, la succession
des douze sons de la série choisie pour y être énoncés, chacun une fois et une
seule, accomplie, le morceau pouvait être considéré comme achevé. D’où la
prééminence des formats courts, et même excessivement brefs ?
- Oui, je
crois qu’alors c’était dans le souci de pousser le principe de la
non-répétition jusqu’aux dernières extrémités des conséquences de son
application…
- Et
maintenant ?
- Pour moi,
maintenant, ce que j’en retiens, ce ne sont pas des solutions, mais une
question : Qu’est-ce c’est, qu’un son ? … Mais je devrais, pour me
faire comprendre, appuyer sur le « un ». Ce n’est pas tant la nature d’un son qui me préoccupe ici,
que son unicité possible : qu’est-ce
qui permet de poser telle manifestation sonore comme « un » son.
- Mais, ne
devrait-on pas désigner ici les « notes », plutôt que les
« sons » ?
- Ce serait
sans doute utile. Surtout s’il est admis qu’une note est un son musicalement déterminé.
C’est-à-dire : une manifestation sonore, audible, dont les
caractéristiques reconnues lui permettront d’être mise en relation (musicale)
avec d’autres manifestations sonores, parce que les caractéristiques de l’une
et des autres seront, d’une façon ou d’une autre, reconnues pour appartenir à la même espèce,
ou au même genre, au même ordre des choses, etc. Ceci dit, plutôt que d’une « manifestation »,
je préférerais parler d’un « événement ».
- Qu’est-ce
à dire ?
- Disons que
la note est comme une éruption ! Certes, dans une éruption, la lave qui
s’écoule du cratère est une « manifestation » du magma interne,
demeurant par ailleurs indifférencié dans toute sa masse. Mais l’éruption
elle-même…
- Si je vous
suis bien dans votre métaphore tellurique, l’éruption elle-même est « événement »,
parce que distinguée par son unicité spatio-temporelle, quand bien même son
action revient à déverser, à « manifester », ces masses de magma
indifférencié.
- C’est quelque
chose dans ce genre-là… Retenons que, ce que nous appellerons ici une
« note », ce sera tout « événement » distingué comme tel,
parce que reconnu dans l’unicité de son effet, à tel moment de la composition. La
note ainsi comprise ne sera pas essentiellement « du son » ; ce
ne sera pas comme un « morceau de son » arraché à une matière.
« Une note », ainsi comprise, pourra ne pas être seulement « un
son ». Elle sera aussi tout événement musical, aussi complexe soit-il,
quand il est possiblement unité de base du projet de composition musicale.
- Une de ses
particules élémentaires en quelque sorte ? Je vois. Toute partie de
l’ensemble des relations entre les événements musicaux, leurs nécessités, leur
logique, etc., tout ce qui est, en pratique, compris comme « fait de
composition » peut constituer « une note », et une seule,
et la définir… Mais alors, la « répétition » comme la
« non-répétition » ne peuvent être comprise que dans cette
perspective ?
- C’est bien
là où je voulais en venir ! Soyons pratiques, en effet : ce n’est pas
la répétition des détails que l’on doit surveiller, que ce soit pour en jouer,
ou que ce soit pour l’éviter. Soyons même très pratiques : un certain
nombre de réitérations d’un même son, toujours identique à lui-même dans tous
ses constituants, par exemple… 21 fois…
- Pourquoi vingt
et une fois ?
- Parce que.
C’est comme si vous demandiez : pourquoi, ici, est-ce cet accord de quinte
augmentée qui va être réitéré ? Pourquoi l’avoir ainsi distribué entre une
flûte, un violon et une contrebasse ? Pourquoi cette dynamique-là, avec
cette nuance globale ‘piano’, mais, une fois sur trois, ce léger
accent?
- Sept
accents, régulièrement espacés ?
- Bien
compté ! Sans doute, d’ailleurs, ne comptez-vous plus 21 réitérations,
mais 7… Parce que. Parce que, ce que je veux ici constituer, pour le faire
entendre comme « un » événement : c’est cet accord-là, dans
cette disposition-là, et réitéré de cette façon-là. Cette multiplicité de sons,
en définitive, ne forme qu’une « note », et une seule. Et, quand elle
rentrera en relation avec d’autres « notes » constituées selon le
même principe… - par exemple avec la réitération d’un autre accord, orchestré
autrement, etc., mais selon le même schéma rythmique, ou bien avec la
réitération du même accord, orchestré de la même façon, etc., mais selon un schéma
rythmique différent, etc. – et bien, pour l’auditeur attentif, et réceptif, se
présentera ainsi une « mélodie », formée par cette succession
d’événements bien distincts, et alors sans redites si l’on veut.
- Et quoique
la matière de chacun de ces événements soit une réitération… Mais alors, la
« répétition », ainsi entendue, n’est qu’un possible parmi une
infinité d’autres possibles, pour parvenir
à présenter à chaque fois « un » événement unique ?
-
Exactement. Ce procédé de la réitération, vous comprenez qu’il peut être
fertile, s’il s’agit de cultiver, et « faire pousser », des
événements musicaux toujours inouïs.
- Je vois.
Ou plutôt : j’entends bien… Cependant, parfois, certaines des réalisations
effectives… elles ne manquent pas d’être ennuyeuses, un peu ?
- Lassantes,
rébarbatives… Oui, bien sûr, parfois. C’est selon. Ici comme ailleurs, la
qualité de la réception peut dépendre aussi bien de la qualité de ce qui est
donné, que de l’humeur de celui qui reçoit… Mais il est vrai qu’il y a des
choses à considérer moins subjectivement. Je pense, en particulier, au
« format ».
- Aux
dimensions de l’œuvre ?
- Oui, mais
à condition de les penser relativement, et non pas dans l’absolu. Par exemple,
pensons que nous sommes devant une image comme un corps devant un objet. Nous
contemplons tel dessin ou telle peinture… Un dessin qui, peut-être, tient sur
une page d’album, que nous tenons dans nos mains ; une peinture, peut-être
monumentale, devant laquelle nous devons nous tenir à bonne distance pour
l’appréhender dans son entier. Nous savons par expérience que notre corps peut
se trouver face à des objets que nous pouvons en quelque sorte contenir, ou
bien face à d’autres qui sont à sa mesure, et devant lesquels c’est corps à
corps, et que d’autres, enfin, vont être comme des lieux qui nous contiennent,
nous enveloppent… Nous pouvons aussi comprendre ce que cela veut dire que la
« densité » d’une image, comme la quantité d’informations visuelles
qu’elle contient, rapportée à sa taille.
- Je crois
voir où vous voulez en venir : une pièce de musique « répétitive »
d’une heure peut être absolument excitante tout du long, et une autre de trois
minutes parfaitement insipide…
- Selon que
la « quantité d’informations audibles » qu’elle contient, en rapport
à sa durée, est absolument adéquate, ou bien parfaitement insuffisante.
- Et la vôtre ?
- Oh, j’ai
pris soin qu’elle n’excède pas les quatre minutes. Ainsi, j’espère limiter les
risques…
- J’ai vu que
vous avez associé un montage vidéo, à votre façon, à cette musique, mais que l’image
l’ayant « inspirée » en est tout à fait absente ?
- En effet, j’y
représente une marche, à pied, dans les rues de mon quartier, dans le genre « mouvement
perpétuel ». C’est sans doute que, à force de voir tous ces gens confinés
sur les marches de cet escalator à l’arrêt, j’ai ressenti comme une terrible
envie de me dégourdir les jambes ?
mardi 1 novembre 2016
LEÇONS SUR TCHOUANG TSEU_1
LEÇONS SUR TCHOUANG TSEU
de Jean François Billeter
(Note de lecture 1)
mardi 1er novembre 2016
Il y a quelques jours, dans la librairie du Café Plùm, à Lautrec (Tarn), je
trouve les LEÇONS SUR TCHOUANG TSEU , de Jean François BILLETER, là même où, cet été, j'avais découvert ses TROIS ESSAIS SUR LA TRADUCTION.
*
Pour le lecteur, une lecture, pour peu qu’elle lui importe assez, doit
toujours être de quelque façon une dépense d’énergie – un effort. En
conséquence, c’est la lecture du livre qui, par elle-même, doit produire
l’énergie qui la rend possible…
Telle est la « théorie » de la lecture, à usage privé, que je me fis
il y a… un certain temps. Ce mot, théorie, est entre guillemets, car, après
tout, il ne s’agit que de constater les conditions d’une pratique. Sans doute
ces guillemets pourraient-ils aussi bien encadrer cet autre mot, énergie ?
Mais, ici, son emploi n’est pas si impertinent, je crois : pour décrire le
peu d’envie de le lire qu’un livre parfois provoque, nous avouons, en soupirant,
que celui-ci « nous tombe des mains » ; alors, je ne suis pas
sûr que l’évocation d’une énergie – ou plus précisément, comme ici, celle de
son défaut - serait uniquement métaphorique…
Mais la lecture de ces LEÇONS
SUR TCHOUANG TSEU a été pour moi, dès
les premières pages, d’un effet aussi vif et
vivifiant que l’avait été celle des TROIS
ESSAIS SUR LA TRADUCTION. Il exclu que ce livre me « tombe des
mains », au contraire : je sens, rien qu’à commencer de le lire, que
s’excitent les muscles de mon entendement…
*
Ce Tchouang
Tseu, dont il va être ici question, a vécu en Chine il y a quelques 2300 ans.
Cet éloignement, dans le temps et dans l’espace, semble avoir découragé
l’approche directe de son œuvre. Cet exotisme extrême serait une raison de ce
que cette œuvre aurait été décrétée en quelque sorte définitivement « intraduisible »,
et, en conséquence, comprise seulement au travers des « gloses » qui
ont été faites, ultérieurement… Si j’ai
bien compris, presque tout ce qui (en Occident mais aussi dans la Chine
contemporaine) s’en présente sous le label « traductions » n’est, essentiellement,
que le produit de transpositions d’interprétations, d’ententes de seconde main, si l’on peut dire…
Cependant, Jean
François Billeter croit que ce texte de Tchouang Tseu, même venu de si
loin, est assez sensé pour un européen contemporain, pour qu’il lui soit
possible d’en entreprendre maintenant une traduction valide.
Une
traduction n’est, après tout, qu’une compréhension.
Une
compréhension assurée dans certaines circonstances particulières ? Certes,
mais, dans son principe, cette compréhension est identique à celle qui nous est
nécessaire quand il s’agit de nous ouvrir un tant soit peu à ce que disent nos
proches, nos voisins… Et, pour cela, il ne suffit pas d’avoir, eux et nous,
appris à parler dans la même langue ; il faut aussi que nous puissions les
uns et les autres avoir une expérience à partager – une, au moins.
Jean
François Billeter a reconnu les marques d’une telle « expérience
partageable » dans le texte de Tchouang Tseu ; ce sera celle de la
philosophie, ou, plus exactement, celle du philosophe en action.
La
définition de la philosophie alors adéquate est la suivante : penser par
soi-même à partir de son expérience propre. C’est une définition aussi simple
qu’efficace, me semble-t-il. Dans tous les cas, c’est ici l’entrée possible
pour la compréhension, et donc la traduction, du Tchouang Tseu.
Traduire,
c’est comprendre. Et comprendre, c’est philosopher, mais en posant devant soi
la chose à comprendre, ou bien en se posant devant elle ; en l’observant ;
en s’efforçant de la décrire comme elle est, dans l’infiniment proche, ou le
presque immédiat.
(Cet « infiniment proche, ou presque immédiat », c’est ainsi qu’est
caractérisé l’objet de « l’attention
extrême » de Wittgenstein dans sa « dernière période ».)
Ne faut-il pas
cependant tenir compte de ses forces, et tout d’abord de sa propre puissance
d’observation ? Quelle confiance dois-je accorder à mes sens ? Et
puis, suis-je placé au meilleur endroit pour observer la chose ? Pour en
savoir plus sur les conditions dans lesquelles je devrais l’observer, pour
l’observer correctement, ne faudrait-il pas que je la connaisse déjà un
peu ? Mais comment la connaître vraiment avant de l’avoir observer ?
…
Admettons
que j’ai observée la chose dans les meilleures conditions possibles :
qu’elle a été disposée au mieux pour être observable, que ma vue et mes
oreilles soient correctement aiguisées, ajustées, accommodées à tout ce
qu’elles vont recevoir de tous ses aspects… Encore faut-il que je sois en état
de la décrire comme je l’observe.
C’est alors
à ma langue, telle que je crois savoir la parler, qu’il va falloir que je me
confie. Et sans doute va-t-il falloir que je fasse aussi confiance aux pratiques,
de cette langue, propres à ceux à qui j’adresse cette description ; que je
fasse de même confiance à leurs capacités de compréhension…
*
L’esprit : Ce
qu’est l’esprit pour le cuisinier
Ting quand il dépèce un bœuf devant le prince Wen-houei, qui admire sa
technique, et qu’il lui dit, pour l’expliquer, que, maintenant, là où il lui
faut tailler, découper, « il le
trouve par l’esprit sans plus le voir de ses yeux » ? (cf. page 15)
L’esprit est
tout entier dans son activité.
Ce n’est que
l’activité de l’esprit qui peut le définir, dans son contenu, ses limites… Il est,
quand il est à l’action. De même que, dans un organisme vivant, le
fonctionnement vital n’est manifeste – et observable en conséquence – que
pendant le temps qu’il est en vie, l’esprit ne se dévoile tel qu’en lui-même
qu’au moment qu’on le saisit « à la manœuvre ».
Dans un
bateau, on pourra voir le gouvernail à son emplacement, et son galbe, et le
dessin et les articulations de toutes les pièces qui le relient à la barre,
etc., cependant, hors des moments où le marin, suivant les décisions prises
quant à la route à tenir, le fait aller d’un bord à l’autre, ou bien le
maintient dans son axe… et bien, hors de ces moments de son activité propre, il
ne sera rien d’autre, ce gouvernail, qu’une planche de bois assez quelconque…
Il faut
donc, si l’on veut « expliquer » le gouvernail, remonter de sa
description formellement mécanique jusqu’à celle des décisions prises par le
barreur qui commande son action. Et plus encore : la description de ces
décisions-là doit aussi comprendre celle des courants marins, des vents, et de
l’équilibre général du bateau, du profil de sa coque jusqu’à l’efficacité de sa
voilure disponible, etc.
Tout comme
le cuisinier Ting tenant et dirigeant son couteau dans la masse de la carcasse,
le marin, pour tracer sa route comme il l'a prévue bonne, peut tenir la barre
« par l’esprit ».
PROVERBE
Dans
le cours de notre existence - "dans la vie", comme on dit -,
nous voyons que, le plus souvent, nous sommes comme assis sur une chaise définitivement bancale : si nous voulons nous y tenir d'aplomb, sans cesse il faudra faire un effort.
nous voyons que, le plus souvent, nous sommes comme assis sur une chaise définitivement bancale : si nous voulons nous y tenir d'aplomb, sans cesse il faudra faire un effort.
Mais, au bout du compte de cet effort pour s'y tenir ainsi d'aplomb,
nous pouvons juger si nous y sommes en repos - plus que si nous nous étions laissés aller à sa mauvaise pente.
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