mercredi 3 décembre 2014

ANNONCIATION



J’ai passé… Un dimanche d’octobre, j’ai passé la journée, de dix à dix neuf heures, à déambuler dans les rues d’Arles. (Doit-on dire en Arles ?)
Non, je ne vais pas détailler la journée, entre les Alyscamps et les Arènes, le Rhône et le musée Réattu, la place du Forum et celle de la République ; je passe directement à ce qui m’intéresse ici : la découverte d’une vidéo – passant sur un écran placé dans une vitrine donnant sur la rue.

(Octobre, en Arles, c’est, je l’apprends, un temps pour une manifestation intitulée « Octobre numérique » :
Donc, ici et là, sont visibles des productions, numériques, « sur le thème du temps réel ».)

Bien entendu, il fallait y « passer » plus d’une journée, pour accomplir le parcours complet, et, de ces « Vidéos lauréates d’un appel à projet de la Ville d’Arles » qui s’offraient à la vue depuis la voie publique, dans les vitrines des magasins, entre celles que j’ai repérées – il n’en est qu’une qui m’a arrêté.
Mais, alors, arrêté !
Je me suis trouvé « à l’arrêt » – tel, sans doute, le chien de chasse ayant flairé le bon gibier ?




L’ANNOCIATION, de Victor COSTE,
vidéo 2’57 », 2013
Château des arts – 58 rue du Quatre Septembre

C’était fascinant, mais positivement.
(Positivement ? Oui. C’est que, d’une part, comme on a vraiment trop abusé de la référence à la « fascination », « positivement » veut d’abord dire, ici, « à proprement parler » ; d’autre part, il n’est pas sûr que d’être « fasciné à proprement parler » soit nécessairement souhaitable : il peut n’y avoir qu’une courte distance à parcourir, pour aller de la fascination à la stupidité. Mais, dans cette fascination-là, non, c’était la nette intuition d’une positivité effective.
La fascination, elle se manifestait par la « mise à l’arrêt » de mon corps, de mon regard, collés à la vitrine… Et la positivité ? Par une « mise en mouvement », mais intérieure.
C’était d’abord pour suivre (intérieurement) les mouvements, et d’un danseur et de perspectives. Les perspectives étaient celles ouvertes par la caméra, tournant autour d’un pilier au centre d’un vaste local, spacieux et lumineux, mais en même temps marqué par la désaffection, la désertion.
Le danseur, lui, tournait de même, autour du même pilier alors promu axe du Monde, sans doute… Ainsi consentant à laisser juste entrevoir sa présence, afin que son visage au moins demeure obstinément dérobé à la vue – à la « prise » de vue –, le danseur tournait sans cesse, à mesure des déplacements de la caméra tournant elle-même sans fin (en boucle) autour de ce pilier...
Et moi, la représentation devant moi de ces deux enroulements, juste accompagnés par les bruits de la rue, cette circonvolution double, muette, je la suivais –  comme je suis une musique…
Comme on danse, pour soi, infiniment…



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cf. « Chronologie, approximative, d’un dimanche »
http://www.youtube.com/watch?v=DYzrV9Vohdg
* de 2’22 à 3’40   « L’Annonciation » de Victor Coste…
&

mercredi 12 novembre 2014

ALBATROS


...

L’albatros, une fois éveillé, se leva,
Et sans tarder enfourcha sa grosse moto
Pour s’en aller tirer les rideaux.

Mais, cela n’arriva qu’une fois.

...



vendredi 17 octobre 2014

SANS TITRE

_

Nous sommes, nous autres humains, des animaux qui vont parlant. C’est convenu. Et pour ma part, cela me convient très bien : et l’animal, et le parlant.
Quant à notre animalité, elle peut être le motif de méditations profondes, et prolongées, et d’étonnement aussi sans doute, et de stupeur et d’émerveillement…, mais elle n’est pas ici mon propos.
Donc, animal, mais parlant : voilà, ici, ce qui m’arrête – ou, plutôt, ce qui me met en mouvement.

Dire l’humain « animal, mais parlant », c’est dire – naturellement – que l’animal, lui, ne parle pas. Certes, il ne dispose pas de nos moyens de produire ces ensembles de sons articulés que nous avons codifiés (?) afin de constituer ces ensembles (de signes) organisés en langues. Etc.

Mais, ces langues, elles nous servent à quoi ? Telle est la question…


Répondrons-nous que la langue nous sert à communiquer entre nous… De fait, la plupart du temps, c’est pour ça – que nous parlons (et écrivons). Mais, alors, je ne vois pas trop comment cet usage de la parole nous distinguerait essentiellement des animaux. N’ont-ils pas, eux aussi, les animaux, toutes sortes de façons de communiquer ?
Par exemple, les contenus de nos modes d’emploi (pour les machines à laver, ou pour un logiciel, par exemple), ou ceux des harangues d’un politicien, ou d’une marchande des quatre saisons, ou bien celui d’articles sur les vertus de l’économie « de marché » (ou sur la formation des trous noirs), ou bien ce qui se dit entre les deux parties d’un couple quand il s’agit de savoir « C’est quand, sans les enfants, enfin ! » et si « La mer, ou la montagne ? », etc. –  je ne suis pas sûr qu’ils (les contenus de ces communications) se distinguent essentiellement de ceux qui, par exemple, sont produits par des abeilles quand elles montrent à d’autres par où et jusqu’où se diriger pour trouver des fleurs intéressantes à butiner, ou par certains animaux d’une certaine espèce quand ils enseignent à leurs petits comment éviter les pièges disposés par les grands d’une autre espèce, ou bien par le responsable d’une horde quand il indique au groupe qu’il est temps de migrer, ou bien par tel mâle quand il désire persuader la femelle qu’il a élue... Etc.


Sans doute les moyens de communiquer dont dispose l’animal ne lui permettent pas d’élaborer, formuler, d’échanger des « concepts », des abstractions.
(Est-ce parce qu’il ne lui est pas possible de s’extraire de la réalité immédiatement perçue qu’il ne peut pas accéder au langage – et, donc, aux concepts ? Ou bien est-ce parce qu’il ne dispose pas de la parole qu’il lui est impossible de mettre l’immédiateté à distance ?
Je laisse la question en suspens.)
Quoi qu’il en soit, chez l’humain, qu’il ait appris à parler – et à écrire et à lire –, cela ne semble pas lui garantir toujours qu’il ait appris à penser – à se tenir assez détaché de la réalité immédiate pour commencer de penser (en concepts).


Donc, la communication ne distingue pas l’homme de l’animal, et quant à la faculté de produire des concepts, elle n’est pas si partagée qu’elle soit la marque de l’humanité dans sa généralité.
Non, ses possibilités « communicatoires », non plus que sa nécessité quand il s’agit de penser, ne fondent la spécificité de la parole.
Alors quoi ?
Alors, le plaisir !

Le plaisir, le goût. Ce qui fait l’humanité de la parole (humaine), c’est le bonheur – à parler.

Utile, la parole n’est qu’animale, en quelque sorte.
Pour que la parole nous fasse humain, il ne faut (pour le meilleur comme pour le pire), que la trouver agréable.






N’est-elle pour rien, la satisfaction d’avoir simplement mis ses idées en bon ordre, et d’avoir ainsi efficacement exposé ce que l’on pense ? Non, bien entendu.
N’est-il pas satisfaisant d’avoir réussi à exprimer ses sentiments de façon touchante ? Oui, certes !
Mais, ce qui est d’une tout autre nature que ces satisfactions, parfaitement légitimes par ailleurs, c’est le bonheur éprouvé… non pas à seulement disposer du mot lui-même, juste, mais, à goûter sa justesse même ! Et son invention surprenante, et la surprise de son invention…
De ce qu’il soit venu, mais aussi de ce qu’il soit venu si bien !

Après, oui, il faut « travailler ». Non pas pour chercher, mais pour continuer à être en état de trouver… Déblayant le terrain de tout ce qui nous obstrue la vue, et nous empêche d’encore le découvrir, qui brille au bord du chemin… le trésor…

Ce bonheur du mot, il doit venir de ce que nous devons pressentir que ce n’est pas nous, notre ego veux-je dire, qui l’a produit, ce mot bien trouvé, mais, comme notre bon génie ?
Et puis la force de son surgissement, du don, cette énergie que nous absorbons alors…

Maintenant, maintenant doivent-elles pour cela, les paroles,
comme des fleurs éclore.  (*)





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(*) Du poème de Friedrich Hölderlin, PAIN ET VIN,
la fin de la cinquième strophe :

L’homme est ainsi ; quand le bien est là, et que se charge de dons     
Pour lui un dieu même, il ne le connaît ni ne le voit. 
Il doit tout d’abord le supporter ; mais maintenant nomme-t-il son plus grand amour,     
Maintenant, maintenant doivent-elles pour cela, les paroles, comme des fleurs éclore. 

 BROT UND WEIN 
So ist der Mensch ; wenn da ist das Gut, und es sorget mit Gaben 
Selber ein Gott für ihn, kennet und sieht er es nicht. 
Tragen muß er, zuvor ; nun aber nennt er sein Liebstes,     
Nun, nun müssen dafür Worte, wie Blumen, entstehn. 
  
http://patrickg75.e-monsite.com/pages/holderlin-pain-et-vin.html




lundi 13 octobre 2014

BELLEVILLE (02/10/2014 11 :13)

L’endroit, vous le trouvez dans le prolongement de la rue de la Fontaine-au-Roi, une fois traversé le boulevard de Belleville, là où la rue Bisson, affluent étroit, se jette dans le populeux boulevard.
Ici, hors de mes parcours prévisibles, je suis plus encore à l’affût de ces manifestations picturales exposées à même la rue (sur les murs ou sur les trottoirs), qu’il m’intéresse de « relever » au moyen de la photographie.

En cet endroit, donc, je découvre cette composition d’une texture sinueuse qui, suivant des rythmes subtilement fluctuants, développe des évocations d’animalités, félines ou bien aériennes – à ce qu’il me semble…





Pour moi, qui passe là sans avoir rien d’autre à y faire que le remarquer, cet ornement calligraphique est d’abord, parmi tous les aspects de ce « coin de rue », le seul qui l’extrait de l’indifférencié universel, dans lequel, sinon, il serait resté confondu, interchangeable avec tous les autres « coins de rue » possibles – et même, par principe, avec tous les endroits possibles de toutes les rues, avenues et boulevards de toutes les villes, etc.
(Comme un point, parmi tous les autres du continuum de l’espace, sans rien pour le distinguer des autres points de cet espace,  de mon « espace urbain personnel », du moins.)

Mais, à l’instant même où je décide d’enregistrer l’image de ce graphisme mural…


« Un passant est passé », dirait-on.

Mais j’imagine que pour lui, pour cet homme, ce n’est pas lui qui « passe », et que, s’il avait à y penser, il dirait que ce n’est que ce moment qui est passé.
Lui, cet homme-là, à ce moment-là et à cet endroit-là, il demeure, en lui-même.

Autrement dit (autrement perçu) : cet homme n’accorde aucune attention à l’endroit qu’il traverse, plongé dans ses pensées semble-t-il… Pour lui, cet endroit ne peut être qu’un point indifférent (parmi tous ceux dont la succession constitue la ligne à tracer entre le magasin, où il a fait ses courses, et son domicile, où il va pouvoir peut-être enfin se reposer…). Ce n’est même pas comme une partie d’un décor défilant au fond de la scène d’un théâtre.
Cet homme-là, il semble bien n’être qu’en lui-même.
Cependant, ses coordonnées spatiales et temporelles (02/10/2014  11 :13)  coïncident avec les miennes, quand je suis tout à mon projet d’enregistrer cette image de ce lieu.


(Expérience, de la coexistence, de la plus parfaite banalité, mais qui, ici, me laisse un moment songeur…)


*

mardi 30 septembre 2014

KEN DENNING



Ce n’est pas « en passant » que je m’engage, ce samedi 27 septembre 2014, dans la rue Quincampoix, mais délibérément, pour y trouver, au numéro 40, la galerie Linz.
Cependant, c’est la première fois que je m’y rends, ayant appris qu’elle présente actuellement un peintre, Ken Denning, dont je sais seulement qu’il a suffit que je vois (ou devine, plutôt), reproduits sur un écran, deux ou trois de ses tableaux, pour que cela me donne l’envie, irrépressible, d’aller y voir de plus près…

*

Il est immédiatement évident que :
« En vrai, c’est beaucoup mieux encore qu’en photo ! ».

C’est un sujet en soi, que cet écart que l’on peut constater, si souvent, entre ce que l’on peut ressentir devant une peinture, et ce que l’on peut ressentir devant sa reproduction. Tous les cas de figure sont d’ailleurs possibles : de la déception la plus désolante à l’émerveillement imprévu (imprévu, de fait), en passant par la plus tranquille indifférence.
Quoiqu’il en soit, si vous tenez à une reconnaissance préalable par ce moyen des reproductions, vous pourrez passer par cette adresse :   http://www.kendenning.com/
J’y emprunte cette vue d’atelier, qui sera ici la seule image.



Pas de reproductions, donc. C’est en vous en parlant, un peu, que j’espère vous donner l’envie d’aller y voir par vous-même, quand il en est encore temps (jusqu’au 11 octobre 2014) :      http://galerielinz.com/artistes/ken-denning

Pour « en parler », deux voies seraient à emprunter, successivement.
Il s’agirait, dans un premier temps, de décrire – non pas tant le tableau, tel qu’en lui-même, que les diverses émotions (sensations et sentiments) éprouvées dans le moment même de sa présence ; le second temps serait alors celui de la mise au clair, et de l’exposition, des  pensées – celles relatives à l’objet tout autant qu’au ressenti – qui pourraient s’être formées en présence des œuvres… mais aussi bien, et peut-être plus justement, dans leur souvenir – celui que l’on a gardé de telle ou telle réalisation particulière, ou celui de l’impression laissée par l’ensemble – ce que la mémoire retient de ce que l’on appellera, par convention, la « démarche » (de l’artiste).
(A condition de ne jamais oublier que, quoi qu’on en dise, l’expérience vécue par celui-qui-regarde-un-tableau est essentiellement distincte de l’expérience vécue par celui-qui-fait-un-tableau. En effet, le spectateur fait l’expérience d’un objet achevé, alors que le peintre – au travail – fait l’expérience de l’inachèvement, de l’approximation, du doute…)

*

Au premier abord, la présence du paysage est l’évidence.

(Où ? Quel paysage ? … Oh, cela est à découvrir plus tard – si l’on y tient.
Pour l’instant, je suis devant « le » paysage : celui-là même qui peut partout s’ouvrir à qui se tient sous le ciel, ou bien devant une fenêtre…
Il semble, plutôt que de vallées encaissées, qu’il s’agisse de grandes étendues plates – une plaine, l’océan – à perte de vue.
Des arbres parfois, isolés, ou en rangées... Au long d’une route fuyant vers l’horizon… Des poteaux ? Quelques constructions ?
Une falaise abrupte à pic sur la mer ? Peut-être.
Des nuages épais comme des murs… ou bien la lumière aveuglante, soudain explosant… Et, là, toutes les nuances de la brume, translucide, opaque… Et toutes les heures du jour, et de la nuit aussi…) 

Mais, ici   je crois –, la reconnaissance de tel ou tel endroit n’est pas le souci du peintre. Son souci est que la surface de cette peinture, de ce dessin, soit présente à celui qui la contemple – présente, et prenante, et saisissante – comme ce paysage a été, pour lui, le peintre, présent, prenant et saisissant. Et tout est dans ce ‘comme’…
Pour que le tableau soit comme le paysage, il ne faut surtout pas le « représenter » ! Il faut que, ayant vu la matière et l’espace constituants de ce paysage, tels que diversement manifestés par sa lumière, le peintre compose une surface où la matière et l’espace, qui alors constituent le tableau, soient – autrement que dans le paysage et à une autre échelle, mais tout aussi intensément – manifestés par la lumière picturale.
Ken Denning obtient cela : que la façon d’agir du tableau soit analogue à la façon d’agir du paysage, que le tableau soit lui-même comme un paysage, mais d’une façon purement picturale. Et il obtient cela parce que ce n’est pas la « matière » qui est mise en avant, mais toutes les relations possibles, des plus flagrantes aux plus subtiles, entre des états de la matière.
(Et pour ce faire Ken Denning maîtrise toutes les ressources de la peinture – dont il n’est pas utile ici de faire l’inventaire : après tout, nous voulons goûter aux plats, et non pas détailler leurs recettes.)

*

’’ Le silence à la fin d’une œuvre de Bach est encore du Bach.’’

Certes, bien entendu !

Et je sais que, non, cette peinture n’est pas « silencieuse » ! En effet, après que j’ai détourné mon regard de ces tableaux, que je me sois retrouvé dans la rue, et que, bien plus tard encore, maintenant, je ne peux plus qu’y penser, sans les pouvoir revoir…  – en effet provoque-t-elle en moi un état « musical », et toutes ses conséquences : sinon l’envie de chanter et de danser toujours, du moins la capacité à respirer plus largement… encore longtemps…

mercredi 10 septembre 2014

TOPOGRAPHIE




...

Une hésitation, brève, au moment de choisir entre deux mots qui, pourtant distincts, peuvent sembler, à l’usage – et à l’usure –, interchangeables : 
endroit, lieu.
Mais, il s’agit pourtant d’en distinguer un, et un seul.

Au premier abord, un lieu serait « là où je peux demeurer », et un endroit, « là par où on ne fait que passer ».
(Je vois que le sujet n’est pas identique dans les deux propositions : ‘je’, puis ‘on’… mais, surtout, qu’il s’agit maintenant de distinguer demeurer et passer.
Mais, de même que ce n’est pas spatialement que je vais distinguer lieu et endroit – par exemple en croyant voir qu’un lieu devrait être plus « grand », plus étendu, qu’un endroit –, ce n’est pas en mesurant le temps « que ça prend » que je distinguerais demeurer et passer !)

Donc, je peux me dire être en tel lieu, pour une heure ou pour une vie, et tout au long de ce temps-là, parce que je pense, ressens, que j’y habite, et qu’il n’est pareil à aucun autre parce que c’est là que j’habite, et que pour cela j’en fais une expérience qui m’est propre. Etc.
Je peux me dire être en tel endroit, pour une heure ou pour une vie, si je ne m’y pense que de passage, entre là d’où je viens et là où je dois aller. Etc.

*
J’imagine qu’installé dans son « camp » depuis… dix ans, ou plus, un « réfugié » se sens, se pense, toujours – chaque instant de chaque heure, qu’il compte – de passage. Et qu’ainsi jamais il ne peut demeurer (habiter).
Il n’y demeure pas, il y reste.

*

Par ailleurs – c’est ailleurs, en effet –, je peux faire l’expérience d’un lieu en un éclair. Car le « temps » des lieux n’est pas celui de l’action, mais celui de la mémoire.
C’est ma mémoire qui reconnait, dans cette portion d’espace, un lieu.

Un lieu, je me l’approprie (ou j’y appartiens – question de point de vue). 
Un endroit, comme on dit qu’on le fait d’un chemin, je ne peux que l’emprunter… Un endroit n'est toujours que provisoire  « au passage ».
Mais, ne peut-on pas faire, d’un passage, sa demeure où habiter ? 
Ne puis-je pas choisir (ou être destiné) à demeurer dans le passage ?
Pourquoi pas, sans doute – mais c’est une autre partie de l’histoire.

Et quoi encore ?
Que c’est « moi » qui qualifie un endroit, qui le caractérise, le situe, qui en parle pour le dire beau ou laid, ou ceci ou cela. Etc.
Un lieu – c’est lui qui me parle. Et comme je lui réponds, il me situe.

*

En cet endroit : la sensation de la contingence.

En ce lieu : le sentiment d’une nécessité. 

lundi 1 septembre 2014

INTERDIT



Passant, un lundi matin (lundi 27 janvier 2014), devant la Grand Halle (de la Villette), 
mon regard est attiré, de loin, par des lumières hors de proportion ?
Ah, des projecteurs ! Pour un tournage installé là.
Rien qui puisse arrêter longtemps…

Mais, à l’écart de l’action, au moment de la laisser derrière moi, je vois un écran de toile, blanc (un réflecteur ?), posé dans ces coulisses à ciel ouvert, et dont l’incongruité (légère), me retient (un peu).
J’en avais déjà fini, en prenant deux ou trois vues de cet objet dans son environnement,  quand je vois venir, vers moi, un vigile. Celui-ci, ayant franchi la barrière (qui délimite l’emprise du tournage, et au-delà de laquelle je n’avais même pas fais mine de passer), s’adresse à moi en me déclarant sans façon :
« Il est interdit de prendre des photos ! »…
J’ai à peine le temps de supposer que seraient interdites des photos du tournage en cours (et en public), mais, non : c’est du bâtiment dont il est question !
Il serait donc interdit de photographier la Grand Halle de la Villette ?
Allons bon !

Le vigile, qui doit voir passer, dans mon regard, toute mon incompréhension de cet interdit, évidemment absurde ici, préfère s’y reprendre ainsi :
« C’est interdit comme professionnel. »
Il m’est trop facile de lui faire remarquer que «  Professionnel ? ce n’est pas marqué sur mon front », et que, à la limite, il aurait pu m’aborder ainsi : « Bonjour Monsieur. Les photos que vous prenez sont-elles destinées à être commercialisées ? »…
Sa réponse : « Si c’est sur internet, vous verrez bien… »
Je n’ai pas même le temps de sourire en pensant, que, justement, moi, tout ce que je veux, c’est de les y voir, mes photos, sur internet – le vigile poursuit sa route sans plus insister, et rentre dans un autre corps de bâtiment où, je le suppose, il va se mettre à l'abri, dans une pièce bien chauffée, pour y prendre sa pause, et un café...
Ce 27 janvier, vers dix heures, dans ces espaces ouverts à tous les vents, il faisait plutôt froid.

Et, en pensant à toutes ces procédure fomentées pour monnayer l’image de bâtiments disposés à la vue de tout un chacun dans l’espace public, il fait assez froid aussi…


MINIMAL / DESIGN






PASSER : se déplacer (de soi-même)
ou être déplacé (par quelqu’un ou quelque chose),
ou bien déplacer quelqu’un, quelque chose,
d’un point à un autre (de l’espace-temps)…
[Mais pas de digression, ici, sur l’espace-temps – merci.]

*

Donc, ce dimanche-là, j’étais passé (entre autres points, et cherchant une chose pour en trouver d’autres) d’une boutique à un musée (1). 
Plus précisément : de la vue, dans la boutique, d’un objet (sans doute catalogué ‘design’), à celle d’une œuvre (sans doute cataloguée ‘minimaliste’), installée dans la cour intérieure du musée.
[Mais, ici, pas de définitions prévues … Ou bien, si l’on y tient, pour celle du minimalisme, proposer le principe « Plus la matière est mince, plus l’esprit peut être dense », et, pour celle du design, proposer d’y entendre, avec simplicité : dessin, mais destiné ?]
Vues de deux réalités qui - en dehors d'une relative proximité spatio-temporelle de pur hasard - n'avaient, comme on dit, "rien à voir"...


Mais, il fallait bien qu’il y ait quelque chose à y voir, pour que leurs deux images se trouvent comme spontanément réunies
– pour être deux qui n’en feraient qu’une ?

Sans doute un réseau de contradictions harmonieuses ?

_ Intérieur / Extérieur                

_ Vertical / Horizontal                

_ Au mur / Au sol

_ Accumulation, en rangées et colonnes, par principe toujours extensible à loisir
/ Unicité de l’ici, maintenant 

_ Convexité multipliée, inclus dans un cadre carré, la répétition mécanique de miroirs de verre circulaires, reflétant la présence humaine sans rien en retenir
/ Planéité solitaire, reflétant le ciel et les façades de pierre du bâtiment dans lequel il est inclus : un carré de métal, noir, miroitant, supportant toute la pesanteur de cette roche ovoïde à l’épiderme deviné…


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(1)   la boutique : à l’angle de la rue du Temple et de la rue Saint-Merri, je crois,
(2)   le musée, celui « de la chasse et de la nature », 62 rue des Archives, dans la cour duquel se trouvait cette installation de LEE UFAN :  http://www.studioleeufan.org/

SERGE POLIAKOFF



Passant… à l’exposition que le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris 
avait consacrée, l’hiver dernier, à l’œuvre de Serge Poliakoff  





On dit parfois, d’un tel, qu’il a été « réduit » au silence 
– étant entendu que cette réduction est une épreuve négative.
Alors, je peux dire de ces peintures-là qu’elles nous agrandissent au silence 
– et que cet agrandissement nous est bénéfique…

Cela doit venir de ce que ce silence – agrandisseur –, 
est plein d’une singulière musique – dont les sonorités sont celles des couleurs, et les rythmes ceux des formes ?
Sans doute, mais, alors, entendue selon les termes de l’équation cézanienne :
« Quand la couleur est à sa richesse, la forme est à sa plénitude. »