lundi 23 mai 2022

Trois Livres des Métamorphoses Miniatures _ CK2G

 

Trois Livres des Métamorphoses Miniatures

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CK2G : Bruno Clochard… Kitusai… Guska… Patrick Guillot…

 


 

Alors, qui dit quoi ?

Kitusai dit :

J'accompagnais mes brebis en estives, lorsqu'au détour du chemin je vis Guska taper sur des roches avec des maillets, Patrick dessiner des partitions dans l'herbe et Bruno photographiant la scène avec des filtres psychédéliques.

Ces gars-là sont faits pour moi, me suis-je aussitôt écrié !

 

*

Guska dit :

Un jour, j'ai réalisé que je commençais à me faire vieux, et que mon temps n'était pas sans limite. Une bonne idée musicale peut ne pas durer plus de deux minutes. Alors, vinrent mes camarades de combat musical, qui m'invitèrent à composer avec eux une série de pièces courtes. 

Et alors nous voilà...


 


*

Quelle surprise, dit Patrick.
Un jour, j'ai lancé en l'air quelques plumes, dix-huit plumes, pour être précis. Toutes me semblaient plutôt minces, et pâlottes, mais je les espérais assez solides pour aller à l'aventure, suivant tous les vents du vaste monde...

 

Cependant, quelle surprise ! quand je les ai toutes vues revenir, ayant chacune trouvé sa place quelque part sur l'une de dix-huit paires d'ailes également allongées et profilées, mais toutes riches de texture chamarrées, et portant dix-huit bels oiseaux d'une même espèce réputée pour sa vivacité, mais chacun traversant le ciel librement, selon son humeur, toujours surprenante...

 

*

Et Bruno, il dit qu'il réfléchit, assis sur son rocher méditatif, face à la vallée du Rhône...

Qu'il est entré dans cette lumière pour voir ce qu'il y a à y voir...

Et qu'il a vu Trois livres tellement petits traitant de la métamorphoses des miniatures qu'il les a lus en 1 minute chacun...

Écoutant soudainement les musiques émergentes donnant naissance à ses ruptures picturales existantes au sein des différents projets du collectif CK2G...

19,36 minutes d'oToportraits caricaturés de poésie esthétique et pas facile à digérer pour le spécificateur spectateur YouTubeur !

Et c'est fini...

 


So, who says what ?

 Kitusai says :

"I was accompanying my sheep to the pastures, when at the bend in the path I saw Guska banging on rocks with mallets, Patrick drawing scores in the grass and Bruno photographing the scene with psychedelic filters.
These guys are made for me, I immediately exclaimed!"

 

 *

Guska says :

 "One morning i started to realise that i'm getting old and don't have all the time in the world. A good musical idea

could be done in less than 2 minutes. Up came my musical combattants and invited me to do a series of short pieces

with them. And here we are......"


 


 

*

What a surprise! Patrick says…

One day, I threw a few feathers, eighteen feathers, to be precise. All seemed rather thin, and pale, but I hoped them strong enough to go on an adventure, following all the winds of the vast world...

 

However, what a surprise! when I saw them all come back, having each found its place somewhere on one of eighteen pairs of wings equally elongated and contoured, but all rich in chamarred texture, and carrying eighteen bird bels of the same species renowned for its liveliness, but each one crossing the sky freely, according to his mood, always surprising...

 

*

And Bruno, he says that he reflected sitting on his meditative rock facing the Rhone Valley... 

That he entered this light to see what there is to see there... And that he saw Three books so small dealing with the metamorphosis of miniatures that he read them in 1 minute each... Suddenly listening to emerging music giving birth to his existing pictorial ruptures within the various projects of the CK2G collective...19.36 minutes of 'oToportraits caricatured with aesthetic poetry and not easy to digest for the YouTuber spectator specifier!
And it's done...


                                      



Trois Livres des Métamorphoses Miniatures 

https://www.youtube.com/watch?v=QQBGSC7FhXg


Bruno Clochard, pour les 21 images,

et Kitusai, Guska et Patrick Guillot, pour les 18 musiques

un film pensé et réalisé par le 'collectif CK2G',

après GHOST CITY

https://www.youtube.com/watch?v=Dsnw_ZBzsm8

et LE THÉÂTRE DES ÂMES

https://www.youtube.com/watch?v=2CpBEaTtDzM

  

Bruno Clochard : https://www.bruno-clochard.com

Kitusai : https://kitusai.com

Guska : https://metapop/guska



mercredi 11 mai 2022

Jean-Claude Van Blime, peintures


mercredi 11 mai 2022

  

Passant rue du Temple, dimanche dernier, je suis un instant comme bousculé - non par un piéton trop pressé, comme cela arrive assez souvent sur ces trottoirs trop étroits, mais, c'est que mon regard, qui jusqu'alors vaquait sans rien pour l'occuper particulièrement, vient de percuter des surfaces colorées... 

 

Nous sommes devant la vitrine d'une galerie, et ce sont des tableaux qui, tout naturellement, s'y exposent.

Alors, nous sommes rentrés pour en voir, et en savoir, plus.




Walkyries


Nous sommes au 69 la rue du Temple, dans la galerie Saphir

Nous y découvrons une part de l'œuvre de Jean-Claude Van Blime.


Je dis bien : découvrir.

(Je ne suis pas spécialement attentif à l’actualité des expositions, et j’ignorais jusqu’au nom de ce peintre.)



                                                                                                                          La Lorraine


Pour moi, toute peinture - digne de cette appellation – doit toujours être, étrangement, essentiellement silencieuse, pour ne pas dire muette.

Bien sûr, si dès l'abord  elle-même garde le silence, ce n'est peut-être pas pour dire... qu'elle ne veut rien dire. Et, qu'elle-même semble muette, cela ne l’a jamais empêchée de faire parler ; parfois, elle peut même aller jusqu’à le provoquer irrésistiblement, ce désir d'en parler…

Me voila donc dans cet état particulier, ce dimanche 8 mai 2022, devant ces tableaux ici exposés : sommé de faire silence, et pressé d’en dire quelque chose…

 
(Je sais bien que tout ce que l’on peut dire « de la peinture » n’ajoute jamais rien 
« à la peinture » elle-même : quand un poète parle de peinture, il compose un poème ; il ne retouche pas la toile !

Mais, je ne suis pas même, ici, dans la position du poète ; seulement "un passant qui passe", un quidam qui a seulement besoin d’éclaircir, parfois, pour lui-même, les tenants et aboutissants de ses réactions.


 


Soleil levant


Dans les tableaux que je découvre ce jour-là, j'ai vu pointer l'évidence.

L’évidence - je veux dire : comme le concept même d'évidence.

Certes, l’évidence est depuis longtemps une notion parfaitement vidée de toute signification, après avoir été si abusivement sollicitée par tous ceux qui veulent ainsi s’éviter l’effort d’argumenter. Certes, ce n’est rien d’autre que leur « intime conviction » qui leur est évidente. C’est évident…

 

Cependant, avec la peinture, dans le face à face avec la peinture, nous revenons à la source du concept : l’évidence, comme attribut de toute chose qui est "vue", et dont la réalité, alors, du simple fait qu'elle est "vue", s'impose à la pensée, de telle façon qu'on n'a besoin d'aucune autre preuve pour en être parfaitement, absolument, définitivement assuré.

Après avoir volontiers reconnu que déclarer j'ai vu … l'évidence, c’est comme dire que j’ai vu ce qui était en vue… je referme mon dictionnaire…


 


Appel du Gong


Je dis que, là, l'évidence, je l’ai sentie pointer -  comme on dit que « le jour pointe ».

Comme un seul rayon du soleil à l'aube, le premier, peut être déjà la promesse d'un plein jour de lumière et de chaleur, et non pas se réduire à son seul et bref éclat liminaire, ici, hors de toute réflexion, spontanément, le premier coup d’œil aura suffit pour que me soit donné le sentiment de tout un monde à découvrir. Il s'agit bien d'un monde, mais pictural.


 




 

Ces tableaux sont de ceux qui peuvent être… tant de choses, et dans le même temps.

Dès l'abord, comme des paysages, aussi saisissants, dans leurs matières et dans leurs contours, que les plus saisissants des paysages qui se sont jamais présentés à moi.

Mais, s’ils peuvent si fortement me saisir, c’est peut-être parce que, contrairement à n’importe quel paysage naturel, ils me sont, eux, de quelque façon, intérieurs ?

 

Alors, devant ces tableaux, d’abord reçus comme « paysages devant moi », je « vois », aussi, et sentiments et sensations, et nostalgies profondes ou fulgurants souvenirs…

Sans doute est-ce la mémoire, ici, d'espaces ouverts dans toutes leurs dimensions tout emmêlées... Ce peut être comme si je recevais tous les plans,  perspectives et tonalités, de l'espace, d'un même mouvement...


Et puis : c'est de la peinture !

Je veux dire : quelque chose dont je peux, dans le temps même où je vais la « voir » par le regard, comme en sentir le goût au bout de la langue, ou bien quelque chose que je pourrais toucher comme je touche une peau. Ce peut-être parfois, presque, une odeur...

Bien sûr, je ne vais pas lécher, ni renifler, la surface de la toile peinte !

Je ne parle de rien d’autre, là, que de provocations de réminiscences…

Bien entendu, un tableau n'est pas un fruit, ni un corps humain, ni un paysage. Mais il est une présence qui peut être ressentie autrement, mais aussi intensément ressentie, que celle des fruits que nous avons goûtés, des corps ou des paysages que nous avons regardés.

 

Cependant, pour dire vrai, les tableaux de Van Blime que je découvre dans cette exposition, s'ils devaient évoquer quelques choses parmi celles qui nous entourent, elles ne seraient pas à retrouver du côté des fruits et des corps... mais, plutôt du côté des gouffres et des éruptions, de la foudre et des cataractes, des obscures forêts traversées par de grands vents, et des vastes plaines étendues sous l’insondable ciel étoilé...

 

(Il est clair cependant qu’aucun de ces tableaux n’est une image-de ; aucun d’eux n’est dans la volonté de re-présenter, de « figurer » un quelconque spectacle naturel ! Sans doute, pour le peintre, est-il seulement question de capter, autant qu’il est humainement possible, quelque chose de l’énergie à l’œuvre dans ces phénomènes ?)



 

Plus tard, au cours de ma contemplation de ces tableaux, s’impose une autre évidence : chacun d'eux est l'aboutissement (ou l’accomplissement ?) d'un moment unique.

Il doit être consubstantiel à tel moment de l’existence du peintre, et à nul autre. Aucun ne pourrait ensuite en être la redite. Dans ce moment-là, par son travail, lui advient ce qui ne pouvait advenir que « ici, et maintenant ».

 

(Bien entendu, je ne connais pas ce peintre. Et, sans doute, on pourra me dire que : Hé ! là, tu te fais un film !

Soit.

Mais, je ne vois pas de raison pour que  la façon dont je me permets ici de le "fantasmer" le dérange dans son travail. Et, moi, cela me réconcilie avec la peinture active... Je veux dire : celle qui se retrouve dans l’actualité.)

 

Oui, je crois pouvoir deviner le regard incessamment à l'affût, tourné toujours vers ce qui pourrait vouloir naître, maintenant, dans la toile tendue au mur ou étendue sur le sol, et alors s'extraire de la couleur déjà disposée, comme de tout ce qui y subsiste, encore, de vide…

Oui : à l'affût, de ce qui voudrait, urgemment, y naître.

Urgemment, c’est-à-dire : nécessairement.


 


La Montagne de Jade

 

 

Jean-Claude Van Blime :  http://jcvanblime.com/galerie/

 

Exposition Van Blime 

L’énergie cosmique / Hommage à Soulages et à Zao Wou-Ki

http://www.galeriesaphir.com/exhibitions/20/overview



Galerie Saphir, 69 rue du Temple 75003 Paris

http://www.galeriesaphir.com/

contact@galeriesaphir.com

 

 


vendredi 18 mars 2022

Désert, intime, ouvert… (une musique d’après Hopper)

« Désert, intime, ouvert… »

une musique de Guska et de Patrick Guillot, (d’après Hopper)


Avant, bien avant, en 1951, Edward Hopper peint ce tableau, qu’il intitule 

Rooms by the Sea 



Ensuite, en ce début de 2022, il y a le contexte d’une espèce de petit concours (*), musical et amical, et dont le principe est simple : une image est proposée à l’ensemble des participants, afin que chacun d’eux propose une composition qui serait inspirée, librement, par cette image.

(Bien entendu, une « composition » ne signifie pas ici 'partition', mais 'production audible'.)

* * *

Il se trouve cette fois que l’image est ce tableau d’Edward Hopper, et que c’est moi qui l’ai proposée - sans avoir cependant aucune idée préalable d’une possible musique à y associer. C’est que la règle est ici de ne composer que dans un ‘temps imparti’, qui doit débuter au moment où l’image est proposée, et durer un mois, ou trois mois, selon la formule alors activée, saison, ou collection.

Pour cette image-là, nous disposions du trimestre : une formule expressément prévue pour permettre à chacun de ne pas être trop pressé de conclure, et de multiplier ainsi plus aisément toutes sortes d’expériences… Par exemple, et quelque soit la formule pratiquée, toutes les formes de collaboration sont, non seulement permises mais, semble-il, comme encouragées par l’air ambiant…

D’ailleurs, de mon côté, assez tôt, une piste très « rythmique » m’a été offerte par Doc Sticko, m’invitant à l’improvisation en trio, avec basse et piano…

Alors, c’est selon ce principe « couche sur couche » qu’est venu ce morceau : Horizons intérieurs.

Mais, au même moment, je sors de la production au long cours, avec Guska, des quatre pièces réunies dans l’album Maps of a terra incognita.

https://guska.bandcamp.com/album/maps-of-a-terra-incognita

C’est pourquoi j’ai envie de lui proposer une nouvelle collaboration. Et ce tableau d’Edward Hopper me semble tout indiqué pour nous offrir la base d’une réflexion partagée.

Mais, bien avant de penser à un « thème » musicalement déterminé, ce qui m’intéresse ici est un dispositif particulier de collaboration…

* * *

 D’abord, j’ai repensé à cette série de cinq compositions qu’André Boucourechliev avait publiées entre 1967 et 1972 : Archipels.

C’était le temps des « formes ouvertes »… 

Alors, les auteurs pensaient ces formes (textes pour leurs lecteurs, musiques pur leurs interprètes, etc.) pour qu'elles ne soient vraiment accomplies, plus ou moins librement, que par ceux qui allaient les recevoir. Du moins, était-il prévu que le récepteur dispose d’une certaine initiative pour les actualiser, en quelque sorte.

(À vrai dire, et quoiqu’y fasse son auteur, c’est ce qui advient de toute œuvre : elle ne s’actualise vraiment que dans sa réception, et aussi diversement qu’il y a de récepteurs divers : les spontanément intéressés ou les indifférents, les attentionnés ou les distraits, et qu’ils soient sensibles ou frigides, cultivés ou ignorants, expérimentés ou débutants, etc.)

Pour en revenir au concept de ces Archipels de Boucourechliev, il était vraiment très beau : l’œuvre composée (une partition) est… posée, ici et comme ça et pas autrement, comme sont posées toutes les compositions publiées, et toutes les îles composant tous les archipels : sauf cataclysme géologique, ces îles ne vont pas se mettre à dériver, ni à changer de relief ou de contour.

Cependant, les îles de l’archipel, essentiellement musical, dont il est ici question, elles ne seront approchées, et vraiment découvertes, que par ces navigateurs que sont les interprètes – et, de ce fait, par les auditeurs : comme un même archipel peut apparaître sous toutes sortes d’aspects aux navigateurs, selon la façon dont ils y tracent leur route, une même partition pourra être révélée sous des aspects très divers, selon la façon dont ses interprètes en approchent les « îles », et alors y naviguent…

Mais, pour cette collaboration avec Guska, certaines raisons, plutôt pratiques que conceptuelles d’ailleurs, ont fait que j’ai renoncé à appliquer un tel dispositif de façon trop littérale.

* * *

Après quelques détours, j’en suis venu à une idée plus simple : la succession de « questions » et de « réponses ». Et c’est moi qui vais poser les « questions », qui formeront l’archipel à aborder, et c’est donc Guska qui, par ses « réponses », ira à son abordage… 

Si j’utilise ici les guillemets, c’est pour prévenir qu'il ne s’agissait, en définitive, que d’en revenir, et d’ailleurs de façon assez approximative, au modèle musical, assez traditionnel, de l’antiphonie. J’ai donc élaboré le modèle d’une alternance, dont j’ai soumis le principe à Guska, en même temps que certaines qualités déterminées pour trois formants (rythme, hauteurs, timbre) de l’œuvre à venir :

- une structure temporelle, par laquelle seraient cadrées les durées respectives de mes « questions » et de ses « réponses », et leur ordre ;

- une certaine cohérence de la matière harmonique ;

- l’instrumentation.

*  Quant au premier point, la structure temporelle, j’ai suivi ce que j’ai pensé être, avec assez d’évidence, le principe de composition du tableau : le triptyque.

Plus précisément, me semble-il, celui des retables, avec leurs deux panneaux latéraux mesurés pour que, se refermant, ils recouvrent tout à fait, symétriquement, le panneau central.


La structure globale, ternaire, de l’œuvre, sera marquée dès le titre :

Désert, intime, ouvert…

Les durées des trois parties successives seront dans la proportion 4/9/6.

Quelque soit le sens de notre lecture triptyque d’Edward Hopper, on voit que les proportions décidées pour la musique (4/9/6) ne recouvrent pas celle du tableau (1/2/1). Mais, c’est qu'il n’a jamais été question que le dispositif musical soit un décalque du dispositif pictural ! Certes, le tableau tel qu’en lui-même est un élément stable, sur lequel on peut s’appuyer, avec constance et force, et y faire peser beaucoup du poids de son corps en toute confiance, mais, ce n’est que pour mieux y prendre son élan… pour aller ailleurs, musicalement.

Chacune de ces trois parties sera elle-même composée de trois séquences, formées chacune d’une « question » et de sa « réponse », et, dans chacune de ces séquences, la durée de la « réponse » sera strictement égale à celle de la « question ».

 Et les durées respectives de chacune des trois séquences, composant chacune des trois parties du tout, sont elles-mêmes soumises à une augmentation réglée (dans la proportion 1/2/3).

Mais, bien entendu, ces détails n’ont aucune importance, lors de l’écoute.

Il ne s’agissait que d’illustrer le niveau de la « décision préalable » envisagée, pour que nous ne nous perdions pas de vue, Guska et moi, dans ce travail commun, quoiqu’à distance...

*  Quant au second point, la matière harmonique ?

Qu’elle soit atonale, cela saute aux oreilles. Mais ce n’est qu’une détermination négative, comme de dire que telle peinture est non-figurative, par exemple. Alors, je peux au moins ajouter que la « fabrication » de chacun des agrégats ici utilisés est positivement contrainte, sans la détailler ; que je dispose de huit agrégats de constitutions distinctes, qui vont se présenter dans un ordre de succession toujours identique du début à la fin du morceau, en cycles répétés, comme « tournant en rond », si on veut.

Cela pourrait s’apparenter à une conception « modale », peut-être ?

Et sans doute, d’ailleurs, ce sentiment d’un cousinage avec une conception modale est-il renforcé par la présence d’une « polarité » : en effet, tous ces agrégats distinctement constitués partagent une note commune - un si -, exposée à peu près systématiquement d’un bout à l’autre du morceau dans le même registre supérieur.

*  Pour assurer une certaine cohérence du timbre entre les « réponses » et les « questions », j’avais initialement pensé à y imposer une instrumentation identique : piano et cordes, partout.

Mais, là, Guska n’en a fait qu’à sa tête, et il m’a « répondu » avec des sons à sa façon, qui a été pour moi une façon tout à fait imprévue. Et, heureusement ! Oh, oui : ses choix ont été, pour moi, aussi heureux que surprenants.

Bien sûr, il faut s’entendre… Mais, il faut aussi accepter, et même, désirer ! d’être surpris.

* * *

Nous touchons là à ce qui doit être l’intérêt profond, la valeur authentique, de toute collaboration créatrice : votre partenaire ne doit pas être un autre vous-mêmeS’il n’est là que pour faire ce que vous pourriez faire – et surtout, penser ! – vous-même, ce n’est pas un collaborateur, mais seulement un employé.

Voilà par où nous pourrions revenir, en quelque sorte, à la question de la réception de l’œuvre telle qu’exposée plus haut : ce n’est que dans sa réception qu’une œuvre peut s’accomplir tout à fait, et enfin être, et être ce pour quoi elle a été créée. En effet, cette question se pose dans des conditions très particulières au cours d’une vraie collaboration. C’est que celle-ci n’est pas tant une production, dans laquelle on se partage des « tâches », des labeurs, que, avant tout, une élaboration commune.

L’élaboration à proprement parler, je la comprends comme le fait d’un sujet autonome. Alors, ici, dans la collaboration, ce sont deux (ou plusieurs) sujets autonomes réunis. Mais, que cette réunion soit effective (et efficace !), cela n’a rien d’évident, et, pour ma part, je n’ai pas de mode d’emploi à disposition pour que ça fonctionne à tous les coups.

Quoiqu’il en soit de la réussite d’une collaboration vraie ainsi définie, on peut s’y retrouver souvent en situation d’apprécier une œuvre que l’on a soi-même signée – comme si elle était tout à fait « d’un autre »… Nous y sommes en mesure (et parfois, en demeure) de recevoir une œuvre qui vient de quelque ‘autre’, comme si elle était ‘de nous’. Autrement dit, nous devons « réceptionner » une œuvre dont nous sommes l’auteur, comme si elle avait son origine dans une histoire qui n’est pas la nôtre…

Bien sûr, quand nous avons à considérer ce que nous venons de produire tout seul, nous nous retrouvons tous à l’apprécier ‘de soi à soi-même’.

Et nous l’apprécierons diversement.

Nous n’en dirons parfois que : « Oh, c’est pas mal… ». Mais ce sera souvent par simple politesse, pour retenir une manifestation trop extérieure d’une intense autosatisfaction. Il est d’ailleurs possible que celle-ci se montre, assez rapidement, très volatile…

Ou bien, plein d’amertume, nous contemplons, plus ou moins abattus, le spectacle désolant d’un projet avorté, des promesses non tenues, le produit d’une ambition dont la mise à l’épreuve a révélé le caractère déraisonnable… Mais, ce n’est une affaire qu’entre nous et nous, et qui se règle en un champ aux dimensions réduites, et parfaitement clos. S’il s’agit d’une œuvre accomplie seul, que nous éprouvions de la fierté à la considérer ou du dégoût, ou n’importe lequel de tous les mélanges possibles de ces sentiments extrêmes, nous nous disons : « Je le savais bien ! ». En effet, plutôt qu’une découverte, ce n’est qu’une confirmation.

Nous savons bien que, ce qui nous a plu ou écœuré, ici, ça ne pouvait pas vraiment nous surprendre.

Par contre, quand il s’agit d’une collaboration, il se passe tout autre chose.

*

Alors, ici, plutôt que de faire, moi, semblant d’être quelqu’un d’autre que moi pour dire quelque chose de ce que nous avons fait ici, Guska, et moi, je vais pour finir laisser la parole à un tiers… un ami, Thomas, qui m’a permis de le citer ici :

« C’est vraiment une belle œuvre sonore, juste assez de trucs étranges pour nous perdre mais toujours un repère pour nous y retrouver.

Ça donne une étrangeté familière si je puis dire, j'aime beaucoup. »

Ps : Et moi, j’avoue avoir aimé ici cette « étrangeté familière ». Qui me fait me souvenir que, dans la page où j’ai trouvé la reproduction que je publie ici, le tableau de Hopper était (étrangement ?) référencé dans la rubrique 'surréalisme’…


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18/03/2022