jeudi 6 juillet 2017

VISION VISIONNAIRE : 3 : DIGRESSIONS

DIALOGUE FRANCIS ESQUIER / PATRICK GUILLOT
"VISION VISIONNAIRE" : 3 

DIGRESSIONS

PATRICK : « … il conviendrait peut-être de creuser un peu plus la comparaison entre peinture et photographie. » Si je cite ici votre dernière phrase, c’est d’abord à mon attention : j’ai parfois trop spontanément tendance à digresser, dans nos échanges, et je ne veux pas trop longtemps perdre de vue la visée commune (« entre peinture et photographie »).
Et je reviens immédiatement à votre première phrase : « Comment réfléchir sur la photographie sans affronter le risque des sortilèges insidieux, voire captieux, de l’image ? ». En effet, cette notion de l’image, qui ne semble ici relative qu’à la réflexion sur la photographie, doit aussi bien pouvoir l’être à une réflexion sur la peinture. La notion d’image pourrait être ici envisagée comme une référence commune à la peinture et à la photographie, mais s’appliquant à chacune selon un mode propre. Alors, en considérant ce que cette relation aurait de spécifique pour chacune, nous disposerions d’un moyen de « creuser un peu plus la comparaison » qui nous occupe.
Si j’éprouve maintenant ce besoin d’insister sur cette notion d’image, c’est parce que je peux me rendre compte que je l’utilise, pour mon usage personnel, un peu à tort et à travers – et que cet usage sans discernement doit m’empêcher de bien voir tous les aspects de la chose. Je dois d’ailleurs être si peu attentif dans mon usage de cette notion d’image que je me trouve bien en peine quand je dois dire assez clairement ce que j’y entends. En fait, je l’utilise indifféremment pour désigner à peu près tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, est un « objet visuel ». Un « objet visuel » ? Qu’est-ce à dire ?
Et me voilà bien embarrassé pour répondre… Que pourrais-je dire ? D’abord, que, disant « objet visuel », je pense ici à « un objet » en tant que je le distingue, l’isole, que je peux le tenir à part (de la masse de toutes les autres choses). Mais surtout que « visuel » n’est pas mis ici pour « visible », bien sûr. Qu’il ne s’agit  pas de n’importe quelle chose pouvant être perçue par les yeux, mais des choses qui se déterminent essentiellement par ce qui, en elles, est proprement « visuel » : ce qui, d’une part, exclut toute considération pour l’utilité, la valeur d’échange, etc., des choses en question, mais aussi, d’autre part, implique qu’au-delà des sensations brutes est perçu ce qui peut avoir une « signification ». Il me semble que, disant « visuel », je pense : « ce dont l’aspect (visible)  porte un sens ».
Image serait donc pour moi, spontanément, tout objet distinct dont les aspects visibles  pourraient avoir une signification… Ce qui ouvre un champ tout de même beaucoup trop vaste, trop vague. Et, comme il se doit quand on utilise un viseur trop large, à manier un concept aussi lâche, je vais manquer la cible – surtout si celle-ci est : « comparer peinture et photographie ».
Sans doute, si une photographie est une image stricto sensu, c’est en tant qu’elle est, avant tout, une image « de ».
Même si cette photographie-là présente des aspects qui sont propres (un cadrage, une profondeur de champ, etc.), le regard pense (si le regard pense…) n’y rencontrer que son sujet : tel objet, tels êtres, ou telle scène. C’est le principe même de la « photo-souvenir », bien sûr, tout autant que celui du reportage ou du documentaire ; ce pourrait être aussi, d’ailleurs, celui de l’image pornographique !
Quand à la peinture ? On sait qu’elle a fait assez longtemps office d’outil à produire des « images » en quantité : tableaux commémoratifs, paysages plus ou moins exotiques, et images lascives - ou pieuses, etc. Mais, on le sait aussi bien, il a suffit d’un saut technologique, de la mise au point d’un moyen plus précis, pratique, (et si économique !) de fixer ces images, pour que la peinture se retire, et sans trop de regret je crois, de la compétition sur ce terrain-là. C’est sans doute que la vocation essentielle de la peinture n’est pas de reproduire la réalité optique ? Un tableau, quand il est essentiellement œuvre d’art, n’est pas une image.
Bien sûr, dans un tableau, peuvent toujours se trouver des éléments pour « faire image », stricto sensu : de ces morceaux de la réalité optique visuellement analogues à ceux que fixe la photographie – mais ils ne sont là que des notes parmi d’autres dans une composition (proprement picturale), des « éléments » dont le sens ultime n’est pas de « faire image ».
Ceci dit, entre les peintres qui font dans l’imagerie (avec les moyens de la peinture, peut-être parce que, finalement, ils peuvent plus souplement reproduire ce qu’ils imaginent avec un pinceau sur une toile qu’en disposant des objets et des êtres réels devant un objectif), et les photographes qui font dans le pictural (c’est-à-dire qui, d’une façon ou d’une autre, n’usent de l’image photographique que pour remplir plus vite une surface) – rien n’est simple…
Et c’est sans compter la pratique du « collage », non plus comme médium, mais comme propos : quand il s’agit dans un même espace, dans un même format, de faire se frotter des composants issus de techniques différentes, non plus pour des raisons purement plastiques, mais pour des motifs diversement symboliques.
En définitive, pour échapper à ce désordre, peut-être va-t-il nous falloir traiter du « photographique » comme d’une catégorie abstraite (« la photographie » sans considération empirique pour les objets répertoriés comme étant des photographies), et, pareillement, du « pictural » (de « la peinture », sans penser qu’elle est toute entière contenue dans la masse des objets répertoriés comme peintures) ?

FRANCIS : Vous vous accusez de digresser dans certains de vos développements, mais vous savez que les idées sont faites pour être suivies à la trace, c’est-à-dire courtisées, comme aurait dit Diderot aux abords du Palais Royal. De sorte que le bénéfice que l’on peut en escompter, sans jamais être assuré, est suspendu aux heurs et aux malheurs de leurs combinaisons. A tout prendre ces démarches-là valent mieux que les redites ou répétitions que je m’efforce, pour ma part, d’éviter sans y parvenir. La preuve en est dans le retour périodique de la figure de l’Image, qu’après bien des détours nous ne serons pas parvenus à véritablement cerner, ainsi que dans l’inépuisable sujet de la comparaison entre peinture et photographie.
Et en effet, « la vocation essentielle de la peinture n’est pas de reproduire la réalité optique ». Je dirais même : de reproduire optiquement la réalité optique. « Un tableau n’est pas une image. » Vous prêchez-là un converti qui n’a cessé de faire le départ, dans les arts plastiques et la peinture en particulier, entre iconographie et esthétique, c’est-à-dire à la base entre image et Forme. Mais, laissons là ce problème précis. En peinture l’image est bien matérialisée dans les éléments concrets dont elle est faite : nous avons maintes fois évoqué le bois ou la toile enduits, les jus, la pâte, les coups de brosse, les frottis, les glacis, etc… Le tableau est peint, mais il n’est pas que cela. Il porte avec lui une vision picturale, il en est l’emblème adéquat. Et sur ce point tout peintre vrai est ‘visionnaire’, pas seulement voyant. Le photographe peut-il l’être de la même façon ?
Sur ce sujet, on peut admettre que le photographe, lui aussi, est en droit d’être tenu pour visionnaire et que ses œuvres introduisent à sa vision, au sens où nous l’entendons ici. Mais, qu’en est-il de la matérialisation de cette vision ? Qu’en est-il de la matière même dont la photographie est faite ? La photo argentique, par exemple, a pour support un papier mat ou brillant, — support d’une discrétion extrême, et qui s’efface presque totalement devant l’imaginaire de l’image et la fonction de renvoi de celle-ci. Tout se passe comme si, dans ce cas, l’image était happée par le modèle de référence ou, plus exactement, par la réalité matérielle de ce dernier telle qu’un processus physique et chimique, donc lui-même matériel, est capable de le redoubler (le modèle). D’où l’importance de cet instant qualifié par vous d’‘aveuglement’ et que vous référiez d’ailleurs aussi bien à la photographie qu’à la peinture, mais avec quelque différence. En ce qui concerne la photographie, cet aveuglement va de pair avec le blanc-seing accordé au processus physique (optique). La matière redouble la matière. D’où l’importance de l’objectif photographique : c’est par lui principalement qu’a lieu la formation de l’image en miniature sur le support ‘sensible’ ; c’est par lui qu’il y a reproduction du visible et c’est par lui enfin que, selon sa nature, la reproduction est d’ores et déjà une déformation et une stylisation du modèle. Je songe par exemple à la déformation qu’un téléobjectif fait subir à l’espace représenté dans le cliché obtenu.
On objectera pourtant qu’en peinture aussi l’image est image de-, autrement dit qu’elle renvoie à un modèle, auquel elle ressemble et dont elle simule l’apparition. Je mets à part ici la peinture non-figurative, naturellement. Ainsi, lorsque Chardin peint une pipe, un pichet, un lièvre, etc., mon imagination qui regarde le tableau est renvoyée à des choses ou à des êtres, dont je sais qu’ils appartiennent au monde et que je peux identifier. Alors, où se situe la différence d’avec la photographie d’une disposition naturelle, là sur cette table, dans une pénombre analogue, d’une pipe, d’un pichet, d’un lièvre, etc…?
La question du support mise à part, il faut dire qu’en peinture la déformation stylistique fait corps avec les objets représentés. La peinture moderne le montre par un grossissement des effets. Cela apparaîtrait nettement chez Van Gogh, par exemple. Mais, à partir de là, on comprend comment la ressemblance d’une pipe, d’un pichet, d’un lièvre, etc., est recherchée et obtenue par Chardin avec la même pâte picturale, avec la même science des glacis, avec la même lumière, etc., bref selon une identique formule de déformation stylistique, commune à bon nombre de ses chefs-d’œuvre, qui ne peut du même coup que nous introduire d’emblée dans la vision du maître.
Dans la photographie traditionnelle, disons : argentique, la déformation stylistique ne semble pas impossible. Par comparaison elle paraît cependant plus difficile. On peut agir sur l’éclairage, sur des effets de trame, de grain du papier, voire de solarisation, etc. Mais la réalité perceptive, c’est-à-dire le modèle — je veux parler ici du modèle représenté dans l’image —, résiste beaucoup plus, résiste même entièrement, jusqu’à sa disparition éventuelle au profit d’effets purement formels. Comment analyser cette ‘résistance’ ?
Il y a d’abord — au risque de me répéter — la nature même de l’image. L’image simule une réalité qu’elle n’est pas : elle est gonflée, soufflée d’irréalité, de non-être, puisque ce qu’elle représente et ce à quoi elle ressemble n’est présentement pas là. Cette négativité de l’image offre ses ‘avantages’, aussi bien en photographie qu’en peinture puisqu’elle permet toutes les déformations, toutes les distorsions, tous les travestissements, etc., que l’on voudra, i.e. tout le jeu possible de l’imagination créatrice par lequel un artiste pourra ainsi objectiver, voire même réifier, rendre réelles, son interprétation de la réalité aussi bien que les pensées les plus obscures qu’il porte à l’intérieur de lui. Mais, sauf à se subordonner à un genre non-figuratif, la photographie argentique, à la différence de la peinture, ne pourra rompre une sorte de cordon ombilical qui la relie à la réalité perceptive du monde, — monde qui d’ailleurs, par sa fréquentation constante, est incrusté en nous, au plus profond de nous, monde qui tapisse et étoffe notre intériorité, qui est nous.
Cette relation intime et vivante entre le modèle et l’image dans la photographie est quelque chose de difficile à dire. Peut-être tient-elle à la ressemblance. Entre l’image picturale et l’image photographique la différence dans la ressemblance n’est pas de degrés. En peinture, la ressemblance au modèle porte la marque de l’effort de la pensée pour atteindre la réalité, par exemple rendre compte d’une atmosphère. Dans la photographie l’image porte constitutivement en elle l’empreinte indélébile du modèle. Elle porte la marque indélébile du procédé physique (mécanique, optique, chimique, voire informatique) de sa production. Lorsque je contemple une photographie, mon regard la traverse et vise des choses, des êtres, des composantes du monde. Malgré l’absence qui les obère en quelque sorte, malgré leur irréalité, choses, êtres, composantes générales, sont faits de l’étoffe du monde, conservent quelque consistance du poids du monde, alors que les figurations de la peinture sont faites de l’étoffe de la représentation mentale. Et je crois que cette remarque conserve sa valeur même dans le cas de l’hyperréalisme en peinture, où l’aspect figé et comme gelé témoigne de la même intention et surtout d’un même support, qui est de la peinture. Pour mieux saisir tout cela, il suffirait, semble-t-il, de placer côte à côte le  tableau hyperréaliste d’un motif quelconque et l’image photographique simple de ce même motif, voire du tableau lui-même. Je crois qu’une observation attentive, effectuée sous un bon éclairage, devrait permettre de conclure : « voici le tableau et voilà la photo ».
Sans qu’il y paraisse donc, l’image photographique enferme en elle une tension exacerbée vers la réalité qu’elle représente, qu’elle redouble. A cette évocation, au sens fort du mot, correspond en retour le statut magique d’une quasi-présence du réel dans l’image. En bref, le monde fait corps avec l’image dans la photographie. Et cela a pour conséquence immédiate que toute image photographique possède un titre élevé d’objectivité — j’emploie ici le mot ‘titre’ au sens d’aloi, i.e. au sens de la proportion d’une substance entrant dans la composition d’un alliage. Et j’emploie le mot ‘objectivité’ au sens propre de : caractère d’objet, i.e. caractère d’une chose qui existe indépendamment et en dehors de l’esprit. L’image photographique porte au plus intime d’elle-même la marque de sa fabrication : reproduction physique de l’apparence visible, elle est comme le reflet dans un miroir un équivalent du réel sensible.
C’est aussi en ce sens que j’ai cru pouvoir dire tout à l’heure que la photographie ‘montre du doigt’. Comme la peinture certes, elle donne à voir, elle place une image sous le coup d’une inspection. Inspection de l’œil et de l’esprit, naturellement. Et l’image attend ou demande une analyse de ce qu’elle est comme telle. Mais, ‘montrer du doigt’ veut dire encore autre chose : le renvoi à un monde en est plus impérieux qu’en peinture. Certes, ce renvoi enveloppe un certain nombre de postulations : cadrage, distance, éclairage, angle de vue… Il faudra peut-être que nous disions quelques mots à ce sujet. Pour le moment, je souhaite m’en tenir à une illustration. Dans votre très riche et récent album : Eire/Land/Art (les Editions de la Comète, 2007), je choisis l’image située page 37.


crédit : Patrick Guillot



Je laisse de côté ici la composante plus spécifiquement Land art, à savoir la poignée de fleurs et le papier alu., et je m’attache à ce qui relie cette photo à celles des pages 1, 5, 12, par exemples. Page 37 donc, le cadrage fait que l’image est emplie par la roche, par la roche en sa quasi-présence concrète, tandis que par ailleurs l’écrin de verdure, en bordure, se laisse suggérer avec assez de netteté. La distance proche rend sensibles aussi bien la puissance massive interne des deux blocs que la richesse et la concrétion colorée de leur épiderme. L’éclairage moyen engendre un type de luminosité générale de l’objet ainsi que juste ce qu’il faut de relief et de profondeur. La vue plongeante enfin confère au spectateur un point de vue capable d’empêcher que la massivité de l’objet vue de près ne produise un effet écrasant. L’image se laisse donc analyser.
Mais il est de fait que, constamment lors de cette inspection, elle nous renvoie à un fragment de monde, à une cassure, une faille existant entre deux masses rocheuses posées sur de l’herbe ou dressées au-dessus d’elle. Ce fragment de monde, rencontré quelque part en Irlande, fut pris dans le devenir réel universel : il fut là, à tel moment. La photographie commémore au moyen d’une présence quasi hallucinatoire un objet du monde coulé dans l’espace et le temps. Et c’est aussi en cela que se fait sentir presqu’à notre insu cet indice élevé d’‘objectivité’.

PATRICK : Non seulement, comme vous me le rappeliez, « les idées sont faites pour être suivies à la trace, c’est-à-dire courtisées » librement, comme devaient l’être les belles personnes que Diderot rencontrait sous les arcades du Palais-Royal, mais  toutes méritent aussi qu'on y "regarde" d'assez près...
Ce mardi, j’étais justement au Palais Royal, mais ce n’était pas pour suivre de belles personnes. Quoique la vue de certaines de celles qui le traversent puisse ajouter parfois au plaisir du séjour, je n’étais là que pour lézarder au soleil un moment, après le déjeuner.
Et c’est alors que me viennent quelques réflexions – sur la photographie.
Il serait utile que je précise ce que signifie ici que ces réflexions « me viennent ». En effet, j’avais passé une partie de la matinée replongé dans le souvenir de certains de nos échanges sur le sujet ; alors, quand me « viennent » ces réflexions, ce pouvait être à l’impromptu, mais cela ne pouvait être tout à fait inattendu. Ces réflexions ont été tout bonnement provoquées par mon activité de la matinée. Pourtant, à ce moment-là, précisément, je ne songe qu’à me prélasser au soleil ! Me voilà donc particulièrement bien immergé « dans le monde », de façon toute sensorielle. Et je suis d’autant plus éloigné de tout « penser-image » que je suis sans appareil à ma disposition. Mais la disposition immédiate de l’outil n’est pas nécessaire pour provoquer le désir de s’en servir…
Quoiqu’il en soit des conditions extérieures et intérieures préalables à l’expérience, c’est, devant moi, de l’autre côté du square, le vent qui agite les branches d’un arbre. Parfaite banalité. Sauf que cet arbre mouvant est isolé, en avant d’une masse d’arbres immobiles. Ce fond, sur lequel sa figure se détache, est constitué des frondaisons, enchevêtrées les unes aux autres, d’arbres disposés en deux rangées parallèles, et dont l’élagage impitoyable est calculé de façon à ménager entre elles et sur leurs abords des allées d’ombre assez parfaitement rectilignes.
Devant la fixité quasi absolue de la masse géométrisée – minéralisée ? –  de ces frondaisons, cet arbre solo, dont on a laissé les branches pousser librement, qui dansent maintenant sous le vent, d’une façon presque animale – féline ? –, cela fait image !
Bien sûr, la juxtaposition fixité/mouvement, cela appelle le film, plutôt que la photographie. Et c’est bien ce que je vois à cet instant : un plan possible… Mais ce qui fait que « me vient la réflexion », c’est le cadrage ! (Qui vaut autant pour le film que pour la photographie.)
La scène (naturelle) décrite ici, vraiment, « tout un chacun » ici peut l’observer ; pourrait l’observer – si elle n’était pas d’une parfaite banalité. Pourquoi me retient-elle ? Parce que, je crois, j’y vois immédiatement « le cadrage ». L’intérêt que je prends à cette observation ne surgit qu’avec l’idée du cadrage qui, peut-être, pourrait donner un intérêt à l’image ainsi composée.
Voilà, je ne sais pas où peut nous mener cet aperçu du jour – s’il doit nous mener quelque part ?

FRANCIS : J’apprécie cet ‘aperçu d’un jour’ au Palais Royal, où, de l’immersion dans le monde et dans son devenir, s’impose quasi soudainement à vous le contraste entre une figure en libre mouvement et un fond immobile et comme ‘minéralisé’. J’accueille cela d’abord comme une réponse partielle à une question que je pourrais poser : de quelle façon le producteur se trouve déterminé par l’instant, par ce qu’il ressent de l’instant ? N’est-ce pas qu’il se produit dans la banalité d’un spectacle, occlus jusque là, l’ouvert soudain d’une éclaircie, la scission ou la déhiscence, au sein de ce qui se passe, entre ce qui se tient là et ce qui apparaît, entre ce qui seulement existe et ce qui ‘fait sens’ ? Voilà, du côté du monde, ce à quoi le producteur participe tandis que, de son côté à lui, d’ores et déjà un cadrage s’est imposé — cadrage inventé sur le champ ou bien né par l’habitude et renforcé par la pratique antérieure de la photographie. Qu’est-ce qui est premier de la déhiscence au sein du monde ou bien du cadrage ? Est-ce le cadrage qui, en isolant, fait surgir le sens ? Est-ce le sens qui, libéré par la déhiscence, en appelle à être capté et encadré ? Ces questions, quant à moi, je les écarte pour le moment. Pris globalement, le processus nous conduit aux sources de l’image, sans que l’on puisse dire, je crois, qu’il les dévoile vraiment, cependant. Par exemple, ce qu’il y a d’intéressant dans la notion de ‘feeling’, à mon avis, c’est bien, premièrement, l’idée d’impression (sensible) qui s’impose… et, deuxièmement, l’idée consécutive que l’image, au départ, participe bel et bien du monde, i.e. du devenir et de l’être, donc de la vie, si l’on veut, quand bien même cette vie se trouverait ici ‘encadrée’. L’approche des sources auxquelles nous avons affaire est celle de l’image poétique et cette image-là, il est vrai, peut être dite telle en des sens bien différents. Retenons donc que l’image, prise dans son surgissement, n’est peut-être pas tout à fait l’image fixée et figée ad æternam sur le support — même si, en un sens, il s’agit de la même image.

PATRICK : Je m’arrête sur ce mot, déhiscence ; cette métaphore botanique me semble ici pleine de résonances, si je suis ce que m’en dit Littré. Dans le processus selon lequel certains « organes clos » d’une plante, « pour laisser sortir ce qu'ils contiennent », s'ouvrent « sans déchirure » (« le long de la suture d'union »), en une « rupture déterminée et régulière », trouverons-nous une analogie avec ces moments de passage « entre ce qui se tient là, à seulement exister, et ce qui apparaît … dans l’ouvert soudain d’une éclaircie ». Pour définir ces moments, nous semblons plutôt portés vers tout ce qui évoque fulgurance, irruption, ou éruption, surgissement, choc, peut-être cataclysme… C’est que semble apparaître une dissemblance essentielle entre un avant et un après. Mais si l’ouverture se fait en suivant une « suture d’union » préexistante ? S’il n’y a pas « déchirure » violente ? Et, si « rupture » il y a, si elle est « déterminée et régulière » ? Si l’après (l’image qui fait sens) n’est que la manifestation de ce qui était déjà là avant, simplement « clos » (à couvert) dans la banalité?
Cela peut nous faire l’effet d’un cataclysme, si, en nous, nous nous sentons bouleversés, et tout différents, après… Cependant, dans ce qui était là avant, rien n’a bougé. Ce qui est là maintenant devant nous, c’est le même.
Pourrait-on même inverser l’image ? Je veux dire : imaginer, faire image d’un processus de déhiscence par lequel ce n’est pas le contenu de l’organe clos qui trouve le moyen de se répandre à l’extérieur, mais ‘quelque chose’ qui, venant de l’extérieur, pénètre cet organe, pour en découvrir le contenu…
Je ne sais pas si cette formulation nous mène quelque part. De considérer que ce n’est pas le spectacle qui est « occlus », mais nous-mêmes, est-ce que cela nous rapproche des « sources de l’image » ?
Sans doute, cet arbre-là, il est là, et comme ci et comme ça (mouvant, isolé, etc.) de la même façon pour tout le monde, de même que peut l’être la masse des arbres, immobile et géométrisée par leur élagage ; l’un et l’autre sont là de la même façon pour tout le monde,  dans la même situation relative. En découvrant (ou en laissant se découvrir à moi) ce rapport particulier entre eux (le mouvement d’un isolé contre l’immobilité d’une masse, etc.), je n’invente rien. Je ne transforme rien. Je n’ajoute rien au spectacle. Je m’en tiens à de l’objectivable. Je ne fais que pointer du doigt vers ce que « tout le monde » peut voir comme moi.

FRANCIS : Je ne saisis pas bien ce que vous voulez dire. Puis-je vous rappeler l’anecdote à propos de Cézanne, juché sur une carriole et saisissant le bras de son cocher pour lui dire avec exaltation : « Voyez ces bleus là-bas ! Ces bleus ! » ? Le cocher, écarquillant les yeux, voyait-il les mêmes bleus ? Difficile de dire ce que tout le monde peut voir comme soi, sauf à supposer que l’œil n’est rien d’autre qu’un instrument d’optique — tout comme l’appareil photographique. Ce qui est en jeu avec la déhiscence du phénomène, i.e. de l’être-au-monde, c’est une modification intime du voir.

PATRICK : Ce que « tout le monde » peut voir… Il semble que les guillemets aient été ici un signe trop faible pour assez marquer l’ironie que je voulais y mettre.
Ce que je voulais dire, c’est que l’œil, compris comme instrument d’optique, est (physiologiquement) constitué de la même façon chez « tout le monde » – la part étant faite de ce qui tient aux complexions particulières, et aux éventuelles extensions de ses possibilités (physiologiques), consécutives à un entraînement spécialisé, avant qu’elles ne soient altérées – naturellement – par l’âge…
Citant les « extensions des possibilités physiologiques consécutives à un entraînement spécialisé », je pense surtout, par analogie, à ce qu’il est convenu d’appeler « l’oreille musicale ». Il s’agit donc, ici, de l’œil – ou l’oreille – compris comme ‘muscles’ de la perception, que l’on peut entraîner, comme les muscles de la marche, etc. Mais il est vrai que « œil pictural » n’est pas une expression aussi habituelle que « oreille musicale ». Cependant, puisqu’il est question de Cézanne, nous ne pouvons ici que nous souvenir de sa fameuse exclamation à propos de Monet (« Ce n’est qu’un œil, mais quel œil ! »). De toute évidence, Monet n’avait pas ‘l’œil comme tout le monde’…
Mais, bien sûr, ce que l’on voit est autre chose  que ce qui est enregistré (reçu) par l’instrument optique… Ce que l’on voit, ce que Monet, et Cézanne, voient, c’est est une interprétation, pourrais-je dire dans un premier mouvement, sans doute naïf. Et l’interprétation nous renvoie à la subjectivité, à ce qui ne peut pas être le même pour tout le monde, justement ; oui, ce qui est en jeu est bien « une modification intime ».
Oui, je me souviens bien de cette anecdote… Le cocher pouvait-il seulement supposer qu’il y avait, « là-bas », quelque chose à voir ? J’imagine que le cocher, avec son œil optique, pouvait bien voir, avec Cézanne, que, « là-bas », s’il fallait y voir une couleur, oui, il pouvait bien dire qu’il y voyait du « bleu ». Mais, quant à comprendre le pourquoi de l’exaltation manifestée par Cézanne… elle devait lui paraître un peu étrange. Ces bleus-là, qui enthousiasment le peintre, non, ‘il ne voit pas’.
Mais, pour en revenir à mon arbre, admettons que je sois seulement, là, « celui-qui-ouvre-les-yeux ». L’image de la déhiscence ne s’applique-t-elle pas, là, à merveille : les yeux, l’organe clos du regard, qui s'ouvrent sans déchirure, le long de la suture d'union des paupières closes, mais non plus pour laisser sortir, mais pour laisser entrer ?
Mais cette jolie analogie ne me satisfait pas…Il ne suffit pas d’ouvrir les yeux pour voir ce qui serait déjà-là, et que tout le monde pourrait voir simplement en se donnant la peine de regarder. Quand quelque chose du monde là devant moi soudain fait image (image qui fait sens), j’ai trop la sensation (la conviction !) que quelque chose m’est donné en propre, à ce moment-là (à charge pour moi de le restituer par une opération technique), quelque chose qui, justement, « n’est pas donné à tout le monde » ― à ce moment-là.
Ce qui peut créer la confusion, c’est l’impression que cela nous est donné : que cela soit, avec la force de l’évidence, reçu comme un don, c’est ce qui peut nous faire oublier que ce n’est qu’en nous que s’effectuent toutes les opérations de « production » de l’image. Peut-être la volonté (consciente d’elle-même) n’y est pour rien, mais l’ego ne se résume pas à cette volonté-là. (C’est ainsi que je comprends le « je »  qui est en cause dans le « Je ne cherche pas, je trouve » attribué à Picasso.)

FRANCIS : Oui. On peut admettre ce « en nous ». Il nous met sur la voie de nombreuses possibilités d’explication, sinon même sur celle de l’explication elle-même. Dès lors, on peut vous suivre aussi sur l’apophtegme de Picasso. En opposant le ‘trouver’ au ‘chercher’, c’est un trait de l’art moderne qui est dessiné : l’œuvre tient son être de l’acte créateur, non du modèle ou du motif. Ainsi je voudrais rappeler simplement que le terme ‘déhiscence’ renvoie à une description phénoménologique du voir humain comme être-au-monde, donc description dans laquelle la distinction-séparation cartésienne du sujet et de l’objet, de l’intérieur et de l’extérieur, se trouve remise en cause. De ma part, un recours à une description phénoménologique se justifiait par le fait de coller le mieux possible à votre relation de l’événement. Car, il vous a semblé que c’était au sein du phénomène aperçu que quelque chose se montrait et non en vous. Ce n’est qu’après réflexion que l’on peut songer qu’‘en réalité’ la modification provient de nous, de notre intériorité. Ce faisant, on glisse, me semble-t-il, de la description à l’explication possible.

PATRICK : Ce n’est en effet que dans l’après-coup de la réflexion… Mais, pour en revenir aux idées que j’ai courtisées lors de ce moment passé au soleil, dans le Jardin du Palais-Royal : il en était une, plus générale, qui pourrait alimenter notre dialogue, et que je donne ici un peu comme elle me vient : il y aurait trois photographies…

Je veux dire trois pratiques photographiques, assez distinctes, selon le degré de liberté du photographe vis-à-vis du « monde ». Je parle de la liberté du photographe, mais, bien sûr, je pourrais aussi bien parler de la résistance du monde…

Une de ces pratiques serait celle dans laquelle le monde visé est essentiellement autonome vis-à-vis de la volonté du photographe. Le prototype pourrait en être la photo de reportage, mais aussi bien : le portrait (d’êtres vivants). Quelque soit la docilité du modèle, ce qui va faire l’intérêt de l’image, c’est quelque chose qu’il n’appartient qu’à la personne du modèle d’offrir. Ce pourrait être aussi bien la photographie… de nuages ! En définitive, je pense ici à toutes ces situations dans lesquelles le photographe ne peut en rien agir – essentiellement – sur la disposition du monde visé, et que l’image est le fruit d’une activité de chasseur. Alors, la prise de vue… est bien une « prise » – une capture.
On devine que, par les deux autres pratiques, le photographe dispose librement des objets qu’il vise – tel le peintre de natures mortes, en quelque sorte. Mais pourquoi deux pratiques ici ? C’est là où je retrouve un aspect de mon expérience de ce midi, quand j’étais face à un monde de dimension architecturale. Je distingue donc la pratique dans un espace… tactile, dans lequel les objets sont manipulables, et la pratique dans un espace qui me submerge. Dans le premier cas, ce sont les objets (une pipe, un pichet…) que je déplace. Dans l’autre cas, c’est moi qui doit me déplacer… jusqu’à trouver le bon angle !

FRANCIS : Je n’ai présentement rien à vous proposer dans cette direction et j’attends seulement que vos réflexions suivent peut-être leur chemin en vous. Cadrage et instant me rappellent seulement que j’avais cru bon, au cours de nos précédents échanges, de conférer à la photographie une situation qui soit à mi-chemin entre miroir et peinture. Comme la peinture en effet, la photographie d’art pourrait être ‘chose mentale’ et, comme le miroir, elle serait aussi reproduction optique largement indépendante de l’auteur. La photographie serait comme un miroir capable de conserver avec fidélité la reproduction visible de l’instant. Le miroir voit presque tout, mais le laisse échapper d’instant en instant. Il cadre lui aussi, mais, à la différence de l’œil photographique derrière lequel l’homme se trouve, il n’a absolument pas cure de la scission entre l’être et l’étant, dont je faisais mention tout à l’heure. Même si des pigeons avaient cherché à picorer les raisins peints par Zeuxis, comme ils l’auraient fait en présence d’une image dans le miroir, c’est bien à tort qu’on a cru pouvoir conférer ce dernier comme modèle à la peinture. C’est bien à tort, puisque celle-ci est plus éloignée encore du miroir que ne l’est la photographie.
Mais peut-être avons-nous ici besoin, afin de consolider les comparaisons, de savoir ce qu’est un miroir. En effet, si un magicien faisait exister à distance d’une chose ou d’un être une autre chose ou un autre être absolument identiques aux premiers, et cela avec leurs environnements immédiats, alors nous serions étonnés, sinon stupéfaits, de ce redoublement si exact du réel jusques et surtout dans l’existence même ! Or, le miroir procède à une magie de ce genre, avec la différence essentielle cependant que le redoublement en question enveloppe la notion d’une fiction et, dès lors, ne nous surprend pas de la façon que je viens d’évoquer.
Le cadre du miroir situe celui-ci dans l’espace réel, indique son statut de chose parmi d’autres choses, isole l’intérieur de l’objet de ce qui lui est extérieur. Mais, le cadre du miroir intègre celui-ci au réel pour mieux mettre en valeur et conférer plus d’éclat à tout ce que sa fonction contient de vertu de négation. Dès l’abord en effet, un doute naît : on ne sait pas dire où se situe au juste tout ce que le miroir enferme. Quel est cet espace qui, manifestement, est autre que celui où sont placés le cadre ainsi que le mur, qui sert de support ainsi que tout ce qui se trouve autour de moi et jusqu’à ce que j’ai derrière mon dos ?
1° Ce qui est certain, cependant, c’est que cet espace est un là-bas et qu’il m’est possible, à moi, homme, d’y séjourner. L’important du miroir est l’expérience plus nette qu’il impose de la prépondérance du ‘là-bas’ sur l’‘ici’. Cela est déjà vrai de la perception normale du monde qui m’entoure. Comme le disait Plotin, lorsque je vois ou entends quelque chose, ma perception de celle-ci se fait là où elle est, et non où je suis. Mais le miroir rend encore plus spectaculaire notre éloignement vers les choses. Lorsque je regarde un décor quelconque dans un miroir, par ex. un salon avec ses tentures, ses meubles, ses bibelots, etc., je suis d’emblée là où sont les objets, j’erre par le regard d’un objet à l’autre avec aisance dans une sorte de mise entre parenthèses, sinon de mise à l’écart, de mon point de vue. Dès lors, si tout à coup je m’aperçois moi aussi, si donc je me vois moi-même pris dans cet espace irréel, c’est bien là-bas que je suis et j’éprouverai certainement quelque difficulté à me réinsérer, par la représentation, dans mon ici. Le miroir me rend plus évident un aspect de la vision : l’aspect extatique, i.e. l’aspect par lequel je suis d’emblée tiré hors de moi et transporté auprès des choses dans le même temps où tout me convie à les contempler.
2° Tout ce qui est réfléchi, en effet, se trouve affecté d’un indice d’inexistence, coupé des réseaux d’adaptation et d’orientation, à la fois déréalisé et transformé en pur spectacle, en objet à contempler. La surface réfléchissante s’est d’elle-même effacée. Le miroir comme tel se dissimule. Mais, miroir et surface s’effacent et se dissimulent pour ‘faire apparaître’. Tout se passe comme si ce fragment de monde irréel dans le miroir, du fait de son irréalité même, gagnait à être découvert par la vue. La mise entre parenthèses de l’existence et l’émergence de l’irréalité de l’image paraissent convier à scruter la visibilité, peut-être aussi à amorcer une compréhension de la profondeur spatiale.
3° Il semble en outre que la dose d’irréalité distillée par l’espace du miroir et par tout ce qu’il redouble en image est une dose assez forte. Elle incite à contempler, mais avec la durée elle provoque à la rêverie et au songe. Elle initie en secret aux sortilèges de l’imaginaire, elle développe le charme propre des apparences, que des amarres qui sont distendues pourraient rendre flottantes. Il dépend de nous malgré tout de rompre tout ce charme et de revenir à une attitude plus froide et plus raisonnable. Le miroir, dira-t-on, est un dispositif d’enregistrement intégral. Il rend compte de tout ce qui survient d’instant en instant, mais pas au-delà du point infime du temps : aucune modification dans les mouvements, dans les variations de la lumière, dans les dispositions réciproques, ne lui échappe. Sa puissance de duplication est coextensive au devenir du monde. Elle meurt et renaît sans cesse comme lui, engendrant l’impression de durée. Il ne manque au miroir que la mémoire ou la fixation de l’instant et, par ailleurs, rappelons qu’il devient nul dans l’obscurité.
4° Malgré certaines formes de transformation, dont on pourrait disserter (irréalité, symétries, inversions,…), le miroir paraît sans doute fidèle quant à la ressemblance. Cependant, il transmute aussi. Et cela, il faut y insister, à cause du tain. Car, toutes les apparences baignent avec lui dans une ambiance lumineuse sui generis. Toutes les apparences connaissent avec lui une matérialisation nouvelle de leur chair sensible, elles sont pour ainsi dire taillées dans une autre étoffe, elles brillent d’un autre éclat,— étoffe ou éclat, qui empruntent subrepticement au tain du miroir quelque chose de sa nature métallique ou autre.

En bref, le miroir suscite un attrait complexe. Il attire secrètement vers le visible, il convie à le scruter en l’épurant de sa commodité conventionnelle. D’autre part, il initie de manière subtilement persuasive à la magie de l’irréel. Il a beau être un instrument, un truc optique, il fournit d’emblée la preuve sensible d’un ailleurs que le réel à portée de main, et cela dans une articulation de réel et d’irréel.
Comme l’image spéculaire l’image photographique convie à regarder, à contempler, elle assure souvent de la fidélité dans la ressemblance. Elle convie aussi à songer ou rêver, mais elle offre un charme peut-être plus profond. Car l’image dans le miroir est essentiellement évanescente : elle appartient tout entière au temps qui passe. Par opposition, l’image photographique renvoie à un instant du passé : elle rend présent ce qui fut, elle tire ce qui fut dans le présent et en restitue une quasi-présence forte, presque hallucinatoire. Mais, dans le même mouvement, elle rappelle que cela n’est plus, que cela a été. Et cependant elle n’est pas tout à fait de la mémoire : elle emprunte à l’image spéculaire son incrustation dans le présent qui va et, contradictoirement, elle situe tout cela dans la perspective mémorielle du passé. Elle étouffe ou contredit sa puissance hallucinatoire à l’aide d’une exhalaison de souvenir. Cette ambivalence détient un charme certain, comparée à la fraîcheur obligée de l’image dans le miroir.

PATRICK : J’ai suivi vos développements sur ce thème du miroir avec d’autant plus d’attention qu’il ne m’a encore jamais vraiment fourni matière à réflexion - si je peux dire… Si j’interroge mes souvenirs, aucune « scène du miroir » ne me semble y être particulièrement active, et, en conséquence, aucune rêverie ni aucune initiation secrète aux sortilèges de l’imaginaire qu’elle aurait provoquées. Dans le miroir, je voyais surtout l’effet d’une duplication mécanique, systématique, automatique, dont la puissance n’était, pour reprendre votre formule, que « coextensive au devenir du monde ». En un mot, l’image dans le miroir n’était essentiellement qu’une redite. Mais, après vous avoir entendu, elle ne peut plus m’apparaître aussi innocente…
Cependant, pour ce à quoi peut nous conduire l’expérience du miroir, je suis encore loin d’être en mesure de vous répondre, sur aucun des quatre points que vous examinez en particulier : la mise en évidence de l’aspect extatique de la vision ; l’émergence de la visibilité et de la spatialité pour elles-mêmes ; l’asservissement du devenir de l’image au devenir du monde ; et, enfin, pour ce qui constituerait une aura lumineuse spécifique de cette image. Cependant, quoique je vienne de dire qu’aucune « scène du miroir » ne semble présente à ma mémoire, je sais bien que je dois avoir, comme tout le monde,  quelques expériences personnelles à ce sujet, et qu’elles pourraient peut-être, plus ou moins, croiser ce que vous en dites ici.
Mais puisque nous en sommes arrivés là en suivant le chemin de la photographie, j’y reviens un instant : pour me souvenir m’être parfois retrouvé « cadrant dans le miroir », c’est-à-dire en train de cadrer l’image réfléchie par un miroir – ou une vitre. Le cas du reflet dans la vitre serait d’ailleurs à distinguer ; c’est un thème assez fréquent, bien sûr : c’est une situation visuelle si riche !
Si j’essaye de démêler ce qui me retient dans la présence d’un miroir, je trouve surtout… son cadre. Sa surface réfléchissante ne m’intéresse vraiment que si l’image incluse ne peut pas être obtenue autrement, c’est-à-dire directement. Par contre, en composant avec le cadre du miroir (son dessin et son emplacement), on dispose d’un intéressant moyen d’imbriquer de multiples points de vue. D’ailleurs, le thème de la vitre mi-transparente, mi-réfléchissante n’est qu’une extension dans cette direction que l’on pourrait dire « cubiste » ?

FRANCIS : Oui, pourquoi pas ce qualificatif en effet ? Car, vous soulignez ainsi que, à la manière du Cubisme, l’espace de l’image photographique peut envelopper non seulement une imbrication plus ou moins ‘naturelle’ d’objets ou de faces d’objets, mais aussi une imbrication d’‘espaces’ distincts.

PATRICK : C’est en ce sens que, dans le miroir, m’intéresse avant tout son cadre. Et, souvent, seulement pour un court instant… Cela tient au fait qu’il y a une visée à double détente : celle dans le viseur de l’appareil, et celle dans le miroir, et que les limites de l’une étant multipliées par celles de l’autre, l’exercice peut devenir très vite plutôt frustrant. Dans le cas du miroir, la « plaque sensible » est tout à fait extérieure au corps et, surtout, figée là et pas ailleurs, quelque part dans la scène. Le cadrage « dans le miroir » bouge à mesure que le cadreur bouge lui-même : à chaque « point de vue », i.e. à chacune des situations du corps dans l’espace, ne correspond qu’une seule image possible. Face au miroir, la relation « point de vue / cadrage » est de type un-à-un. Par contre, nous déplaçant librement dans l’espace, nous pouvons modifier le cadre à chaque mouvement du corps, mais en disposant toujours de plusieurs cadrages possibles pour un point de vue. La relation « point de vue / cadrage », dans cette situation-là, est de type un-à-plusieurs.

Pensant à cette relation entre point de vue (le corps du photographe) et cadrage (la portion du monde qu’il y découpe pour la montrer), telle qu’elle peut être exacerbée par la présence du miroir, je m’aperçois qu’elle n’est peut-être pas sans rapport avec ce que j’évoquais tout à l’heure, au sujet des différentes « pratiques photographiques, à distinguer selon le degré de liberté du photographe vis-à-vis du monde ». Et me revient en mémoire les séances d’une photographe qui avait été commanditée pour un reportage sur le chantier de la Cité de l’architecture et du patrimoine. Cette photographe était spécialisée dans l’architecture – objet éminemment « résistant ». J’avais été frappé par la façon dont elle usait de son corps – comme une danseuse, pour trouver les points de vue qui lui convenait. Elle avait d’ailleurs un corps de danseuse, et je n’ai pas été étonné d’apprendre qu’elle avait été danseuse… Ce n’est qu’une anecdote, mais qui me conduit à cette question : pourrait-on parler de « photographie gestuelle » comme on parle de « peinture gestuelle » ? Sans doute non, car cela prêterait trop à confusion, et l’on irait sans doute trop exclusivement penser aux effets de ‘flou’, de ‘bougé’, etc. Et rien que la forme de ma question est déjà une outrageuse réduction du phénomène questionné… Mais, sans doute serait-il utile de trouver une appellation désignant de façon pertinente toutes les démarches qui sont plus centrées sur la situation du photographe (et l’affirmation du « point d’où il a vue »), que sur la présence de la chose vue elle-même. Autrement dit, pour reprendre votre formulation : « Le lieu de la perception d’une chose proposée par telle photographie, est-il le lieu de cette chose, ou bien le lieu occupé par le photographe ? »

FRANCIS : Pour retrouver, d’une autre manière je le souligne, une référence au Cubisme pictural mais non à la peinture gestuelle, bien sûr, on pourrait songer à juxtaposer comme en une seule œuvre photographique des séries de vues différentes d’un objet quasi identique. Pour le spectateur de l’œuvre en question la convention serait alors de passer d’un élément de série à un autre. En cherchant à réintroduire ainsi le temps dans l’appréhension et l’appréciation de l’œuvre, peut-être pourrait-on alors approcher de la danse face à l’objet, ou en son sein, dont vous évoquiez tout à l’heure la rencontre et la fascination.

PATRICK : La « fixation de l’instant » comme idéal du photographe est une formulation convenue. Mais, en définitive, ce qu’il vise, ce n’est pas la fixation, mais l’instant, comme échantillon, ‘particule de temps’ à présenter pour représenter tout le devenir. Ou bien le Temps ? Le Temps, l’absent de tout figement… si je peux me permettre ce pastiche. Ainsi je reviens à votre « puissance de duplication du miroir coextensive au devenir du monde » : c’est pourquoi, quoique, dans le miroir, tout « bouge » sans cesse, tout y est en devenir exactement comme dans le monde qu’il reflète, jamais on ne pourrait y isoler une image de « bougé » qui serait analogue à celle que peut produire une prise de vue photographique. Pourtant, le photographe qui utilise sciemment l’effet de « bougé », ne veut-il pas ainsi échapper à la fixation sur l’instant unique. N’est-ce pas pour rendre le flux incessant du devenir ?
Veut-il signifier son mouvement à lui, photographe-danseur ? Ou le mouvement du monde ? Ou bien, si ce n’est pas simplement pour l’effet graphique, est-ce pour la « vérité » ? Je veux dire la vérité de la vision humaine, de l’œil humain, qui jamais ne peut isoler et figer un instant de l’ordre du millième de seconde, comme le fait la machine.
Comme vous le voyez, je ne fais encore que digresser, dériver, ne faisant qu’effleurer les questions que vous avez soulevées. Mais je sais mieux comment le thème du miroir, considéré en relation avec la peinture et la photographie, peut non seulement nous inviter à songer et à rêver, mais aussi, comme elles, à penser.


VISION VISIONNAIRE : 4 : DU « FEELING »

DIALOGUE FRANCIS ESQUIER / PATRICK GUILLOT
"VISION VISIONNAIRE" : 4


DU « FEELING »

PATRICK : Il se trouve que, il y a quelque temps, j'ai pensé montrer un de mes triptyques photographiques à un ami, lui-même pratiquant, et très attentif à tout ce qui touche aux domaines de la peinture et de la photographie.


crédit : Patrick Guillot


Cet ami m'a alors posé cette question : << Joli triptyque, mais assez déroutant. Est-ce qu’il y a un sens qui m’échappe, ou juste un feeling d’un jour… ? >>

Au-delà du "sens" de cette image en particulier, le premier intérêt de cette question est pour moi, dans l’appel au "feeling d'un jour". Je ne le vois pas sans rapport avec l’une des premières raisons de nos entretiens, qui met la photographie en regard de la peinture (comme « arts de la vision »). 
Je ne dis pas que l'on ne peut pas capter le "feeling d'un jour" (d'un moment) avec la peinture... Nous pourrions invoquer à Van Gogh et à sa postérité expressionniste. Mais, tout de même, il y a toujours ces délais de fabrication, qui font que l'on ne peut pas vraiment peindre sans se projeter incessamment en avant du moment (de la fabrication).
Je me rends bien compte de l’air de banalité absolue de toute réflexion sur l’instantanéité de l’acte photographique. Mais, peut-être n’en a-t-on pas tout dit ? Et puis, à être souvent courtisées, les idées - comme les « filles » - peuvent sans doute perdre un peu de leur piquante fraîcheur, mais aussi bien gagner en séduction sur d’autres plans…
Relativement à  l’instantanéité photographique, je suppose d’abord que l’on a surtout insisté sur le produit (justement nommé instantané), la représentation de moments infimes, et non perceptibles à l’échelle physiologique, mais peut-être reste-t-il encore des choses à dire sur la façon dont le producteur est déterminé par cette instantanéité dans son activité « visionnaire »…
Mais, ce qui surtout me retient ici, dans cette notion de « feeling d’un jour » citée par mon ami, c’est que l’image qui la motive est un montage, une composition – dont le temps de formation n’est pas, en principe, de l’ordre de l’instantané. Par ailleurs, ce montage est fait de trois vues disparates, prises en trois endroits différents, à des « moments » tout à fait différents, et sans aucune idée de les réunir ultérieurement. (Je relève ce fait parce que mes autres compositions en triptyques sont au contraire toutes faites de vues homogènes, et presque toutes produites avec cette « idée derrière la tête » d’en faire les éléments d’un montage.) Et je n’avais aucune de ces trois vues particulièrement « en mémoire » lorsque j’ai décidé de composer ce triptyque. Je n’avais en tête que le désir d’en composer un, sans rien prévoir de ce qu’il allait être. Toutes les conditions étaient donc réunies pour qu’il soit le fruit d’une assez patiente gestation.
Mais en fait, non.
J’ai fait rapidement défiler des « paquets » d’images, comme l’ordinateur permet de le faire, et puis, quasi instantanément, ces trois-là se sont imposées, et leur sélection, et leur disposition. La fabrication de l’objet, ensuite, n’est l’affaire que de quelques ‘clics’. En d’autres termes, une composition de ce type peut s’élaborer et se réaliser quasi instantanément. En ces conditions, elle ne devrait pas porter d’autre marque que celle du « feeling d’un jour », et encore moins que d’un jour, celui d’une seconde. Est-ce à dire qu’elle n’a pas de sens ? C’est une autre question.

FRANCIS : Me permettrez-vous quelques remarques sur la démarche que vous évoquez et sur la question que vous soulevez à propos du « feeling » ? Cela peut bien, cher ami, me conduire à toucher aux mobiles qui sont les vôtres en certaines occurrences. Veuillez donc excuser à l’avance la manière hasardeuse dont je m’aventure sur ce terrain.
D’abord je ne peux m’abstenir de laisser libre cours à une habitude, dont la formation — ou la déformation — universitaires m’ont donné le pli : il me faut, par précaution sans doute peu utile, distinguer entre un feeling qui préside à une œuvre et qui en constitue l’un des mobiles et, d’autre part, un feeling pour ainsi dire a posteriori. Le premier se situe en face du monde, le second en face d’œuvres déjà constituées. Mais, il est vrai que, pour vous, dans les deux cas, c’est un feeling qui est à la source de l’invention, et, plus précisément encore, un feeling de l’instant. Ainsi, dans les deux cas, la photographie numérique et l’ordinateur permettent-ils une instantanéité de production et, par suite, offrent-ils aussi une tentation du feeling de l’instant. Cela vous a arrêté et a retenu votre attention. Non pas, comme je le fais, pour s’interroger sur le produit (l’image photographique comme instantané), mais bien plutôt à propos des choses qui restent à dire « sur la façon dont le producteur est déterminé par cette instantanéité dans son activité ‘visionnaire’ ». Eh bien ! J’aimerais recevoir de vous des éclaircissements sur ce point — éclaircissements, dont je suppute qu’ils seront fondés sur votre pratique personnelle.
En second lieu, le même pli dont je parlais il y a un instant me pousse à examiner le mot « feeling », importé de l’anglais. Comment traduirions-nous ? Feeling = sentiment, état de réaction sensorielle et sensible, impression vive et forte, et qui s’impose ? L’accent est mis sur le caractère affectif fort. Pour un Français « sentir » se prête à une analyse, n’exclut pas une distance entre soi et soi ainsi qu’une connotation intellectuelle ; pour un Anglais « to feel » renvoie à une impression sensorielle ou à un affect qui déclenche et engendre d’autres impressions. Pour un Français « sentir » doit pouvoir s’accompagner d’idées claires ; pour un Anglais « to feel » enveloppe de l’obscur et du confus, et sans que cela le gêne, s’il en éprouve la violence et la dynamique. Êtes-vous donc d’accord en gros avec ces distinguos ?

PATRICK : Comme je vous l’avais indiqué, j’ai utilisé ce mot, « feeling », parce que c’est par lui que j’avais été interpellé par mon ami, au sujet de ce triptyque : « Est-ce […] juste un feeling d’un jour ? ». Mais il est vrai que feeling n’est pas un mot que j’utilise spontanément – sinon pour faire ‘couleur locale’ dans le cours d’une conversation…
Si je ne l’utilise pas volontiers, c’est tout simplement parce que je ne suis pas sûr de ce qu’il peut signifier. Trouver le mot propre dans notre langue est déjà assez difficile. Alors, en le cherchant dans une langue étrangère… c’est mission impossible. Même aussi acclimaté que « feeling »… et peut-être plus encore parce qu’acclimaté !
Ce mot renvoie (pour un Anglais) « à de l’obscur et à du confus ». Mais peut-être que, pour un Français, c’est son sens qui peut rester obscur et confus – ce qui serait aussi bien pratique ? Dans quelle circonstance est-ce que je peux, moi, accepter de l’utiliser ? Il est vrai qu’il y avait là (dans la production de ce triptyque-là) une expérience particulière, qui doit trouver sa juste expression…
J’adhère à ce que vous dites du « sentir » pour un Français, en ce qu’il peut être suivi par une réflexion, un retour, une analyse, susceptibles d’être formulés clairement. Pourrait-on dire que celui qui éprouve le « sentir » français tient à la ligne du temps, du moins potentiellement, alors que, s’agissant du « to feel » anglais, il ne s’agit essentiellement que d’une expérience ponctuelle, quelque soit la durée de la sensation qu’elle provoque, et qu’il n’y a en elle que de l’instant ?
On pourrait aussi préciser (s’il est possible de préciser du confus !) le champ d’action de cet « obscur et de ce confus » impliqué par l’épreuve du « feeling ». Dans cette direction, je trouve remarquable, et elle emporte mon adhésion, votre indication : pour un Anglais, l’obscur et le confus qu’enveloppe « to feel » ne le gênent pas « s’il en éprouve la violence et la dynamique ». Ce serait là le point déterminant du distinguo : entre un « sentir » qui porte à la réflexion, et un « to feel » qui engage à agir ? Alors, je crois pouvoir (pour mon propre usage et peut-être abusivement) traduire l’expression « feeling d’un instant » par : intuition fulgurante. En un éclair, quelque chose qui n’existe pas encore apparaît, mais comme déjà réalisé – évident. Il s’agit donc, toutes affaires cessantes, de tout mettre en œuvre pour actualiser l’apparition. Tout questionnement sur un « pourquoi » est d’avance anéanti (provisoirement), pour faire place à la priorité exclusive du « comment ».
C’est du violent – et c’est dynamisant.

FRANCIS : Et, pour faire un pas de plus, dans votre intérêt porté au feeling de l’instant, ne vous situez-vous pas entre ces deux façons de sentir, oscillant entre l’anglaise et la française, puisque vous ajoutez qu’une composition d’œuvres en triptyque, dont la nécessité s’est fait sentir dans l’instant avec beaucoup de feeling, ne devrait cependant pas exclure la possibilité d’un sens ?

PATRICK : J’ai commencé par mettre de côté cet aspect de la question << Est-ce qu’il y a un sens qui m’échappe, ou juste un feeling d’un jour ? >>. Question qui semble poser, par principe, l’incompatibilité de ces deux motifs : feeling et sens.
Une composition élaborée et produite instantanément, sous la pression d’un feeling d’un jour, est-elle du même coup privée de sens ? Doit-elle ne pas porter d’autre marque que celle de ce sentiment instantané ? C’est une autre question – qu’il peut être temps d’aborder.
Ma réponse est (sans discuter de sa valeur, de sa pertinence, de son intérêt) qu’une œuvre élaborée et produite à la suite d’une intuition fulgurante ne peut pas ne pas avoir de sens. C’est que je sens toujours une intuition comme une méditation accélérée. Mais cette façon de voir les choses n’est justement qu’une intuition, bien sûr, que je ne peux défendre rationnellement. Je peux juste essayer de l’exposer.
D’une certaine façon, parler comme je l’ai fait d’intuition fulgurante peut sembler une redondance : l’intuition semblant instantanée par nature. Mais ce que je cherche par l’emploi de ce « fulgurant » n’est pas caractériser l’action (d’une rapidité inhumaine), mais son effet : l’intuition foudroie, non pas pour carboniser, mais pour « électriser », pour dynamiser.
Donc : une intuition est une méditation accélérée – si rapide que ses opérations en deviennent invisibles. Mais il faut bien quelles se soient déroulées… quelque part. De même qu’une addition faite avec l’ordinateur est la même opération que celle faite avec un boulier, mais plus rapidement ! Je plaisante un peu… C’est bien sûr plus complexe : sans doute faut-il faire la part de l’inconscient (quelque soit le sens que l’on donne à cette notion). Des opérations se font, souterrainement, hors de notre vue, traitant des masses d’informations (de toutes sortes) reposant dans notre mémoire, mais que nous avons « oubliées »… Etc.
Et, imprévisiblement activé, en un instant, à la vitesse de l’éclair, par un événement – intellectuel, ou sentimental, ou sensuel – que l’on pourrait croire quelconque, mais qui n’était sans doute que le dernier élément manquant à l’achèvement d’un édifice en construction depuis longtemps, celui-ci apparaît d’un coup, comme sorti de nulle part. Et sans doute, sur le coup, ses raisons peuvent sembler « obscures et confuses » encore. Mais il suffirait de bien chercher, pour trouver. Dans le cas particulier de ce triptyque-là, je me suis dit que je pourrais partir à leur recherche. Je pense même pouvoir les retrouver. Mais je ne suis pas sûr de le vouloir…

FRANCIS : Je crois comprendre plus ou moins vos raisons, en effet. Ce qui compte, c’est l’acte, l’invention, la trouvaille et, par suite aussi, la production d’un sens, l’institution de celui-ci. Or, de ce point de vue la ‘méditation accélérée’, dont vous parlez, est en phase, vous l’avez souligné, avec la rapidité d’exécution de la photographie. Mais, dans le processus d’ensemble, qu’en est-il de l’événement activateur ou déclencheur ? S’inscrit-il comme ‘dernier élément manquant’ ? Belle interprétation, en effet. Permettez-moi cependant, pour les besoins d’un ‘dialogue’, de la placer en concurrence avec une autre. A vrai dire, lorsqu’on y songe, la concurrence est faible dans ce domaine où nous tentons d’approcher de la genèse du sens, c’est-à-dire tout aussi bien de celle de l’évidence qui s’impose tout à coup, emplissant l’instant. Il en va de cette évidence comme de la pleine lune, avec sa face cachée. Alors, la part d’ombre et de profondeur, qui accompagne ce qui brille, fulgure, aveugle, est-elle mémoire ramassée ? Est-elle dimension de profondeur de l’être de l’étant, comme pourrait dire Heidegger ? Tout cela paraît bien proche et nous n’en finissons pas de creuser les strates enfouies sous ce petit mot :‘voir’. Car, dans le domaine d’un feeling qui préside à une image instantanée du monde, nous pourrons avoir affaire à la rencontre émotive de l’éphémère comme tel, de ce qui n’apparaît que pour disparaître aussitôt. La photographie, bien sûr, peut saisir cela, le saisir et le donner à voir dans la vibration affective qui l’accompagne. Et sans doute aussi en l’accompagnant de sa possible profondeur : tout un trait de civilisation transparaît, par exemple, dans le cliché d’une vieille femme ratatinée, son panier d’osier sous le bras, qui salue obséquieusement le curé de sa paroisse, tandis que défilent quelques nuages dans le ciel et qu’un petit chien pisse au coin d’une rue. Y compris le feeling de sympathie qu’elle porte avec elle, la photo montre du doigt. Le temps de pointer l’index et ce qui est à voir se trouve ‘immortalisé’, voire élevé à l’universel, comme si la simple fixation instantanée libérait la richesse de sens du sensible. « Ainsi vois-je en toute chose sa parure éternelle », chantait déjà Lyncée, le guetteur.

PATRICK : J’ai sans doute vu cette photo que vous évoquez… Cartier-Bresson ? Je l’ai sans doute déjà vu, mais, là, je ne vois pas. Peu importe : j’en imagine assez grâce à votre suggestive description. Oui, je crois que la photographie peut avoir en propre ce pouvoir (ce destin ?) d’assembler l’éphémère (à chaque fois rien qu’une trace d’une infime parcelle du devenir) à toutes les dimensions de l’existence ; toutes ses perspectives ; toutes ses profondeurs. Peut-être la photographie est-elle particulièrement apte à capter les « intuitions fulgurantes » ? Qui sont telles parce que ce qu’elles découvrent est par nature complexe, multiple, composite, mais visible seulement en un instant : « Le temps de pointer l’index… »

FRANCIS : J’espère bien avoir l’occasion de revenir sur ce que vous venez de dire. Notre dialogue suit des méandres. Pour l’instant cependant, mon intention demeure de serrer de plus près votre démarche, c’est-à-dire, je le comprends bien, l’une de vos démarches possibles envers l’image non-picturale. La photographie et l’ordinateur vous offrent la tentation de l’immédiat dans l’art. C’est ce que je retiens lorsque vous dites : « la fabrication de l’objet n’est l’affaire que de quelques ‘clics’. En d’autres termes, une composition de ce type peut s’élaborer et se réaliser quasi instantanément ». Cela fait écho, permettez-moi de le rappeler, à l’un de vos propos antérieurs où vous faisiez l’éloge de l’image numérique d’ordinateur : « toute résistance matérielle de l’objet semble effacée ; entre ma volonté dans sa première manifestation mentale et cet objet extérieur qu’est toujours aussi une image, la distance semble abolie ; il nous semble qu’une image ‘devant nous’ peut être la projection immédiate de ce que nous avons ‘dans la tête’ ».

PATRICK : Vous pouvez vous le permettre : je m’en souviens très bien.

FRANCIS : On pourrait parler, par ironie légère, de la tentation cachée, chez l’artiste plasticien, de se hausser sur le trône de Jupiter. Car, pourquoi cette tentation qui paraît donner libre cours à l’impatience et congédier la patience de l’artisan ou du peintre artisan ? Est-ce l’orgueil du créateur ou bien le défi extrême de celui qui a derrière lui l’expérience prolongée de la création ? Ne faudrait-il pas prendre note, à cet endroit, de l’aboutissement idéal et obligé de toute forme d’imagination inventive, à savoir : l’imagination comme fulguration ou comme préservation de l’état naissant ? Comment ne pas désirer agir sous le coup et dans le courant de l’inspiration, de l’aperçu révélateur, du coup qui frappe le cœur ? Et, par-dessus tout sans doute, concrétiser, produire l’objet, réaliser. Je vous cite encore : « On pourrait aussi bien dire qu’avec l’image numérique nous sommes dans la plus intense réalité possible. Ou que, produite avec les moyens du numérique, l’image est dans la matérialité la plus proche : incorporée ». Image incorporée, chose et esprit, cosa mentale, sensible transfiguré.

PATRICK : Oui. Cela me fait revenir à cette non-résistance matérielle, dans la pratique de la photographie numérique. (Cependant, c’est une sensation que pouvait bien éprouver déjà un contemporain de Delacroix, même à prendre possession des lourdes machines dans le studio de Nadar.)  Cette non-résistance, quoique très « jouissive » à la première approche, je l’ai assez vite ressentie aussi comme un danger, ou un risque. Une « question », pour le moins, et pour laquelle je n’ai envisagé un début de réponse que depuis peu, au début de l’été, du moins dans un de ses aspects, quantitatifs. Je veux parler de cette possibilité de « tirer » mille photos, en se disant : Bof, dans le tas, j’en trouverais bien une à recadrer pour en faire quelque chose de potable.  Eh bien, non. Je m’astreins de plus en plus à faire « comme si » je n’en avais pas tant dans ma besace numérique. Je veux maintenant essayer de cadrer du premier coup, à la prise de vue, l’image à garder. Mais peut-être est-ce une attitude plus morale qu’artistique…

FRANCIS : En disant cela, je sens bien que vous n’iriez pas trop loin dans cette séparation de l’art et de l’éthique. Est-ce que je me trompe ? Un artiste en tant que tel doit-il s’interdire de se dire : ‘je dois’ ou ‘je ne dois pas’ ? Où pourrait se situer le vice, le côté pernicieux, du mitraillage ? Dans un flirt envers le ‘pourquoi pas’, le ‘tout est égal et tout se vaut’, — flirt qui, en se prolongeant, en devenant une coutume, pervertirait en l’affadissant le goût de l’artiste, son orientation envers son art ? A-t-on donc le droit de parler d’une droiture, d’une honnêteté dans l’art ? Qu’est-ce qu’un artiste honnête ? Est-ce un artiste fidèle à lui-même, à l’ingenium qui est le sien, auquel il croit et parce qu’il y croit ? Ce sont bien là des questions peut-être un peu trop vastes par rapport à notre propos. Mais je remarque qu’on peut les nouer à nos réflexions de tout à l’heure. L’artiste honnête, c’est l’artiste qui obéit à ce qui s’impose impérieusement à lui. C’est à cela que s’adresse sa fidélité. Et je crois qu’on peut comprendre en effet que l’artiste se fasse de cette obéissance et de cette fidélité une règle, jusqu’à ne se permettre qu’une fréquentation très contrôlée et très limitée des roulettes du hasard. Alors, sur ce point, on doit pouvoir convenir de parler d’une forme d’éthique dans l’art, propre à lui et qu’il est possible de justifier à partir de raisons solides. En tout cas, pour ma part, j’ai toujours eu en vue les rapports de l’art avec une éthique bien comprise. Cela peut-être sous l’influence de René Char.

PATRICK :  Tout à l’heure, dans le moment même où je parlais d’adopter (« peut-être ») une attitude « plus morale qu’artistique »,  je me disais bien que je mettais le doigt, et le bout du nez, dans une souricière, dont les mâchoires pourraient bien se refermer, et méchamment, sur mes extrémités et appendice si aventureusement avancés. En fait, il y a quelques jours, j’ai eu un échange avec une très jeune femme qui débute dans la pratique de la photographie « sérieuse ». Alors que je venais de lui vanter tous les avantages du traitement « à l’ordinateur » du résultat de ses prises de vue, elle se montrait réticente. Pourquoi ? Parce qu’elle aurait l’impression de « tricher ». Ma réponse ? A peu près exactement la votre, sinon dans la lettre, du moins dans l’esprit : à l’artiste, tous les moyens sont bons – tant qu’il s’agit pour lui « d’obéir à ce qui s’impose impérieusement à lui ». (Pas d’art sans artifice, etc.) Vais-je sombrer dans l’incohérence, à défendre ainsi un parti et son opposé ?
Je voulais, pour retirer ici (sans trop de dommage) et mon doigt et mon bout du nez de cette souricière, me permettre cette pirouette : tous les moyens sont licites, mais tous les moyens ne sont pas bons. (C’est ici, en particulier, cette intuition que, même si j’ai tous les droits de mitrailler, cette façon d’opérer abîme mon regard…)
Mais, sans doute, les dimensions de cette question de l’artiste honnête, d’une éthique de l’artistique, font qu’elle déborde largement les limites que nous essayons de donner à notre entretien… Elle se pose bien avant, bien à côté, bien au-delà de la pratique de la photographie. Même si cette pratique-là, compte tenu de la place qu’y prend la « technologie », peut particulièrement aiguiser cette question-ci, je ne veux pas aller trop loin… Non, je ne vais pas aller plus loin, dans cette distinction de l’art et de l’éthique. 


VISION VISIONNAIRE : 5 : ECPHRASIS

DIALOGUE FRANCIS ESQUIER / PATRICK GUILLOT
"VISION VISIONNAIRE" : 5 


ECPHRASIS

FRANCIS : J’ai sous les yeux la photographie que vous avez prise il y a peu au bois de Boulogne. Je la trouve très réussie. Elle prouve, si besoin était, votre idée sur l’illumination de l’instant. Elle montre aussi l’extension des possibilités de la photographie et, du même coup, ce qu’elle peut faire là où la peinture, désarmée par rapport à l’instant qui passe, dévoile ses limites. Je voudrais me risquer à l’ecphrasis, maintenant que les muses m’ont réduit à ce reste d’inspiration.

crédit : Patrick Guillot


Ce qui s’impose, assurément, c’est cette transfiguration discrète que la lumière automnale de fin d’après-midi diffuse sur cette partie remarquable du site de Bagatelle. La lumière confère à l’édifice (le “Petit Château”) une grâce délicate que la simplicité de son dessin accueille tout naturellement. Au sol, la gamme des verts sature la géométrie élégante des parterres. Les marques de l’automne colorent diversement les arbres plus ou moins grands, qui encadrent le jardin et qui forment déjà, sur la gauche, comme un rideau transparent. Çà et là des troncs, des masses sombres, des arbustes, dont les trois ifs taillés en forme de cônes qu’effleure une lumière rasante, confèrent à la composition ses accents. L’absence complète de visiteurs creuse encore plus la tranquillité sereine d’un endroit préservé, fait ressortir la pureté du décor, ne cause pas de trouble dans la contemplation. Quant à la toile de fond du ciel nuageux, elle exclut toute illimitation de l’horizon et fait plutôt penser à une gouache légère qui déclinerait des tons de gris, propres à souligner la crudité verte des pelouses ou la pâleur du pavillon. Il est incontestable que, par les soins et la vigilance de l’œil humain en particulier, l’appareil photographique a su saisir la teneur précieuse d’un instant privilégié. La peinture l’aurait-elle pu d’une façon analogue ? — Sans doute ; mais peut-être pas avec autant de discrétion, je veux dire : avec autant de respect des apparences, avec un degré aussi grand dans l’effacement de la chose mentale et humaine, donc enfin avec un titre aussi élevé d’objectivité, qui rapproche tant la photographie de la réflexion dans un miroir. La peinture aurait mêlé peut-être trop de subjectivité à la représentation — même chez Monet qui sans doute recueille dans sa richesse optique dissociée le phénomène perceptif, mais a souvent tôt fait d’intensifier l’éclat des teintes.
Je viens de décrire ce que la photographie, dont vous m’avez procuré le plaisir de la contemplation, contient de valeur révélatrice. Nous sommes en plein dans ce jeu d’apparition et en même temps de réserve que peuvent en venir à receler les choses sensibles. Cette sorte de ‘transfiguration modeste et discrète’ de l’édifice du XVIIIème siècle et du jardin à la française qui lui sert d’écrin, à la fois se donne comme telle, grâce à la photographie, et à la fois conserve son quant à soi, sa réserve, son intimité, c’est-à-dire tout ce qui n’apparaît pas à proprement parler et échappe — vie profonde des plantes, medium de la lumière, structure matérielle sous-jacente du bâtiment — et qui pourtant est à l’œuvre, si je peux dire, dans le paysage. Cela dit, je ne voudrais pas en rester là et croire avoir épuisé le contenu de cette image. Je me tournerai donc maintenant vers un autre aspect de ce contenu, plus documentaire au premier abord.
Tout imprégné de la lueur atténuée d’un soleil couchant et de la solitude de ses allées désertes, ce petit paysage cerné fait penser à un îlot préservé, à l’enclave d’un autre siècle que des soins muséographiques auraient pour tâche de maintenir en état. Dès lors, une bonne partie de l’image, la partie gauche, nous enseigne, maintenant que l’automne a dépouillé les grands arbres de leurs feuilles, quelle tension existe entre d’une part les quartiers modernes environnants ainsi que les gratte-ciel du quartier de la Défense et, d’autre part, la sorte d’enclave du passé dans le présent, à quoi la photographie se trouve principalement consacrée. A travers cette tension, l’image témoigne ainsi des bouleversements auxquels l’histoire s’ingénie à soumettre les lieux. Nous retrouvons donc ici la valeur informative de la photographie, le document précis et significatif qu’elle peut très souvent constituer, et qui offre lui aussi une valeur de vérité, mais en un sens différent de celui manifesté précédemment.
Je voudrais enfin aborder un troisième aspect du contenu de votre photographie. Cet aspect est en rapport avec la conception et l’invention de l’image, donc avec la valeur qu’elle peut prendre de ce point de vue. L’objet à photographier, dans l’exemple qui nous occupe, est constitué par un jardin à la française et par une façade datant de la fin du XVIIIème siècle, mais plutôt classique par elle-même. Il est clair que, dans ces conditions, un point de vue s’imposerait à l’œil contemplatif, à savoir celui qui se placerait en plein dans l’axe de symétrie conduisant au centre de la façade et situé assez loin de celle-ci pour permettre aux plates-bandes de développer les effets de leur géométrie. Or, si vous avez respecté grosso modo la distance, vous avez adopté un point de vue décidément excentré. Ce décentrement présente d’évidents avantages : vue plongeante sur les parterres, exploitation des ombres portées, mise en relief des lointains en opposition avec le monde clos et hors du temps,… Mais, ce à quoi je suis plus particulièrement sensible, c’est à ceci : ce parti pris photographique, loin de nier l’ordonnancement classique (lignes de fuite avec convergence, symétrie, échelonnement réglé, valorisation de la géométrie), le rend sensible. Mais de façon biaise. Le respect du goût classique se manifeste nettement ici, puisqu’il est inscrit dans le lieu. Simplement, il se manifeste de manière indirecte, i.e. de manière plus acceptable, je veux dire : plus compatible avec l’environnement général de Bagatelle, parc anglais, — mais peut-être plus forte aussi.

En regardant votre photographie je me souviens de clichés que j’avais moi-même pris, il y a de cela bien longtemps, lorsque nous fûmes de passage, la comtesse Süzel von E. et moi, au Belvedere de Vienne. J’ai retrouvé un de ces clichés, sur lequel se dessine une intention analogue à la vôtre, mais inversée. En effet, l’ouverture de l’espace se fait à gauche dans votre image, dans la mienne elle se fait à droite. Dans votre photo comme dans la mienne, il y a une ligne conductrice de la profondeur, légèrement courbe chez vous, parfaitement rectiligne chez moi, puisqu’elle coïncide avec le bord ouest du bassin. Cela dit, dans le cliché que je vous soumets, l’impression d’espace vide et ouvert se fait sentir nettement : au lieu de parterres plantés il y a une étendue d’eau et derrière l’édifice le ciel n’est nullement encombré de nuages. En prenant ce cliché, je souhaitais exploiter la courbe du bord du bassin au premier plan. Cela, pour accentuer une impression (baroque) de déséquilibre dans la composition de la photo, puisque la partie à droite de l’axe de la profondeur est exagérément bien plus importante que ce qui se trouve à gauche de ce même axe. Mon intention était aussi de capter sur la droite un espace ouvert qui, finalement, se trouvait à l’arrière ou en retrait du point de vue adopté pour l’image. Ah ! Parvenir à indiquer ce que l’on a dans le dos lorsqu’on filme en avant de soi ! Pour obtenir cet effet, j’avais, dans un premier temps, demandé à Madame la Comtesse de bien vouloir s’asseoir dans ce qui constitue l’angle inférieur droit du cliché actuel. Mais, à la réalisation, je n’ai pas retenu cette solution.
Quand on songe à l’immensité du décor de pierre, d’eau et de ciel, on conçoit la nécessité d’une présence humaine, — fût-ce celle d’une frêle silhouette féminine. Cependant, mon intention était aussi — autre différence d’avec votre photographie — d’indiquer par l’attitude du personnage, que voulait bien jouer Madame la Comtesse von E., vue de dos, l’attention qui devait être portée sur les ouvertures sombres des fenêtres de la façade du palais. L’impression que procurait cette obscurité me semblait accentuer encore le vide situé derrière les apparences (à vrai dire les ailes du bâtiment abritent de prestigieuses galeries de peinture), et j’ai attendu quelque temps, mais en vain, que l’eau du bassin se calme totalement, parce que je comptais aussi beaucoup sur les longs reflets que la surface liquide engendrait. L’instant propice m’a fait défaut peut-être.

crédit : Francis Esquier


VISION VISIONNAIRE : 6 : HERMES

DIALOGUE FRANCIS ESQUIER / PATRICK GUILLOT
"VISION VISIONNAIRE" : 6 


HERMES

PATRICK : Il y a une semaine, une bruine poisseuse sous un ciel bas m’avait découragé d'aller à l'atelier… Alors, après avoir traversé le Palais-Royal, où je m'arrête un moment pour prendre quelques photos (ce jardin est pour moi une mine inépuisable, par tous les temps),  je me dirige vers le Louvre.  Actuellement, dans une salle, quelques variations de Picasso sur les Femmes d'Alger de Delacroix ; je me poste là debout devant, pour crayonner pendant une petite heure sur de courts (7 x 10) morceaux de bristol, tenant dans la paume de la main. Comme je pense que c'est pour voir que je crayonne ici, je me dis que ce n'est pas tout à fait sans rapport avec notre échange sur la photographie…




  
FRANCIS : J’invoque le dieu du mouvement, des mises en rapport, des médiations ! Hermès le médiateur, le conducteur, qui guide et protège les passages ! Le dieu du commerce des idées et des marchandises, le dieu du voyage ! Et certes, c’est sans doute sous les auspices d’Hermès que vous entreprîtes, l’autre jour, de traverser le Palais Royal pour vous rendre au Louvre. Inutile de courir le monde en Airbus A320, alors que nos pieds et nos jambes nous offrent de voyager au sein même de la civilisation et de l’histoire, au cœur de fleurons du patrimoine de la France : le Palais Royal et le musée du Louvre ! Vous y alliez croquer des tableaux, ceux que Picasso a multipliés en référence aux Femmes d’Alger de Delacroix…
Et j’invoque à nouveau Hermès, dieu du commerce des idées et des images, dieu protecteur du voyage des images, que celles-ci se déplacent par voie postale ou qu’elles circulent par la Toile. De ces cinq croquis, exécutés à même les toiles, il faut que je vous remercie avant d’en dire quelques mots. Il faut que je souligne aussi à nouveau la bien plus grande mobilité qu’ils détiennent en tant qu’images, par rapport à leurs originaux.
Comme l’ombre portée des choses, si mobile et si fluide, et qui n’a pas la capacité qu’a la chose de transporter sa place avec elle-même, l’image, quelle qu’elle soit, est encline à se déplacer, à aller d’ici à là et de l’un à l’autre, au risque même parfois d’être déformée. Sous les auspices d’Hermès, l’image est encline à voyager. Et c’est bien ce qui s’est passé avec ces croquis exécutés dans une salle du Louvre, dont les reproductions photographiques me sont fidèlement parvenues.
Picasso, paraît-il, reprenait ce que l’on dit de Delacroix, à savoir qu’il était « influencé » par Rubens. Il ajoutait cependant que, sous l’« influence » de Rubens, Delacroix faisait du Delacroix. Pourtant, que je sache, Picasso n’a pas été « influencé » par Delacroix. Il s’est « confronté » à certaines de ses œuvres, dont les Femmes d’Alger, et toute la question est de cerner la nature de cette « confrontation ». Et vous-même, qu’avez-vous fait, que vous est-il arrivé, allant au devant d’une « confrontation » avec Picasso, qui se « confrontait » à Delacroix, lui-même « influencé » par Rubens ? – Nous sommes en plein passage, en plein voyage, de peintre à peintre, en plein commerce placé sous la protection du dieu Hermès, que je ne peux dissocier en pensée de ce magnifique et suave Hermès, dont on doit l’effigie d’origine à Praxitèle.

PATRICK : Vous savez que ces séances de dessin « au musée » sont de tradition dans tous les cursus, même si elles se rapportent à des motivations et à des pratiques qui ont évolué selon les époques, et différé selon les praticiens. La « copie selon l’antique » était un exercice obligé. Pour moi, je pourrais parler de « copie selon le moderne »… Sérieusement, pour ce qui me concerne, ce n’est jamais une activité de copie ; je parle de relevés. (Et d’ailleurs, la copie d’une peinture ne pourrait être qu’une autre peinture – et il n’y a pas là qu’une considération pratique.)
Il s’agit en fait, par l’exercice du dessin – par lexercice, plus que dans le dessin qui en est le produit – de retrouver comme la « danse du geste ». Retrouver le chemin, mais dans sa situation, son orientation, sa structure, si l’on veut, mais sans avoir à l’emprunter dans toute sa singularité concrète. Retrouver l’intention du geste, et non pas reproduire son effet. C’est qu’il y a assez loin d’une peinture de 2 mètres à un dessin au crayon de 7 cm… Un dessin ne serait donc ici que la sténographie d’une chorégraphie.
Si je vous ai adressé ces croquis, ce n’est pas tant pour leur motif particulier (Picasso et Delacroix), que parce qu’il me semble bien, au moment même où je les produis, que leur mode de production m’éclaire sur ce que serait la vision – telle que nous cherchons à la définir.

FRANCIS : Le fil directeur que vous me proposez pour accompagner l’offrande de vos cinq croquis est celui de la vision. Que pourrions-nous énoncer encore au sujet de la vision, qui puisse nous reconduire à la photographie par la médiation renouvelée de la peinture et du dessin ?
Aussi souhaiterais-je ici vous entendre commenter vos dessins, dire en quelques mots comment vous vous y êtes pris en présence des œuvres de Picasso ou bien ce qui vous est apparu lors de votre travail d’approche, etc. En examinant vos dessins je crois vous comprendre en partie, lorsque vous évoquez une affaire de vision. Je crois comme vous que, tandis qu’un peintre se confronte à un autre peintre, il ne cherche pas à reproduire une œuvre ou le style de ce peintre, comme s’il s’agissait d’un modèle. Cela, c’est la tâche des apprentis dans les ateliers. La confrontation revient plutôt à entrer dans la vision du peintre de référence, d’épouser pour se l’approprier en tout ou en partie le regard de ce dernier.
La confrontation est donc celle de vision à vision, et il nous faut entendre ici le terme de vision au sens de perception peu ou prou visionnaire. Cette confrontation d’ailleurs peut aussi être violente, destructrice, sacrilège, elle peut s’attaquer aux schèmes majeurs d’une œuvre ou d’un style. Mais, pour que cette confrontation-là soit véritable, il faut, me semble-t-il, qu’elle soit intelligente, qu’elle ait compris ce sur quoi elle s’acharne, qu’elle ait accédé au sens plastique des formes et des signes, afin de lui porter atteinte, et donc que ce que je mentionnais en premier comme étape ait été plus ou moins accompli.
Dans l’attente de vos éventuels éclaircissements sur tous ces sujets, permettez-moi de former une idée anticipée. De quelle nature a donc pu être votre confrontation avec les œuvres dues à Picasso ? Les témoignages sont là, parlent d’eux-mêmes, en un sens. Je ne peux que me fonder sur eux, i.e. sur ces dessins et croquis que vous m’avez fait parvenir. Mon analyse aura sûrement bien besoin de vos approbation ou critique ultérieures. Voici donc en bref les quelques points que je crois pouvoir retenir dans cette affaire.
1) Ce que vous avez rendu dans vos dessins, ce me semble, c’est la bonne assiette, c’est la stabilité des figures représentées. Chacune de celles-ci se présente comme une construction, qui possède une assise bien établie, un bon aplomb. C’est de là qu’elle tient sa solidité et sa « pesanteur », i.e. son rapport à un plan de base qui la fonde.
2) Chaque silhouette possède l’unité d’une forme close sur elle-même. Chacune donne à voir une sorte de complétude, qui lui est propre. Voilà donc ce que votre coup de crayon fait ressortir.
3) Ce que vos croquis font encore ressortir, c’est la structuration intrinsèque d’une figure. Vous retenez ou soulignez les lignes de forces internes, leur jeu entre elles et surtout leur cohérence, i.e. la manière pleine de force dont s’articulent entre eux lignes droites, brisées ou courbes, plans, volumes,…
4) Votre œil a aussi mesuré les rapports d’ombre et de lumière, qui sont les responsables partiels, mais complémentaires, du relief et de la spatialité corporelle interne d’une figure. La main a transcrit, comme dans les autres cas, les informations dues à l’œil.

PATRICK : Sur ces aspects techniques de la confrontation, à chacune de vos questions si précises, je veux répondre aussi précisément que possible, mais non sans avoir dit préalablement quelques mots au sujet de cette notion de confrontation. Me confrontant ici à Picasso, sans doute est-ce pour être conforté, mais sans pour autant me livrer à une influence. Les processus d’influence (entre artistes) soulèvent une question qui, une fois réduite au mécanisme de l’influence proprement dite (i.e. d’un rapport de domination/soumission), me semble toujours embrouillée, et parfois même embrouillardée, à loisir, sinon aussi vaine que celle de la primauté de la poule sur l’œuf.
Pour ce qui me concerne, j’ai – depuis le temps ! – développé une « vision » que je crois, sinon originale, du moins personnelle. Qu’elle soit constituée, entre autres,  d’une multitude d’apports « culturels », c’est l’évidence même. Pourtant, la façon dont ces apports sont reconnus, accueillis, et digérés – elle n’est que la mienne, je pense. Mais je reviens à votre « idée anticipée », en quatre points, de la présente confrontation.
Oui, 1), l’aplomb et cette assise, que vous remarquez dans ces dessins, sont rendus tout à fait sciemment, et même, parfois, de façon appuyée ; c’est ce sur quoi je veux mettre l’accent. Ici, leur présence tient autant au procédé qu’au sujet. Quant au procédé, il consiste à toujours initier n’importe quelle composition en traçant les axes directeurs de la figure, et plus précisément la première ligne, qui est toujours une verticale… Mais leur présence tient aussi au sujet, proposé ici par Picasso : cet aplomb et cette assise sont déjà des caractères très évidents dans ces œuvres dont je fais le relevé ; et sans doute la femme que Picasso fait poser devant lui (ou qu’il a en tête) est déjà bien assise, et se tient bien d’aplomb, mais le peintre qui fait avant tout ressortir cette stabilité.
2) Je dis que l’aplomb et l’assise, je ne fais ici que les relever, mais de même cette « complétude ». Je n’ai pas l’impression de tant la faire ressortir : elle est là ; je la vois ; je la note. Comme vous le remarquez : « la main transcrit les informations dues à l’œil ». Je pourrais regrouper le point 3) au point 2) pour répondre plus complètement et à l’un et à l’autre. Que chaque figure soit complète, « close sur elle-même », tout en répondant à, tout en se laissant traverser par l’espace environnant, tout en s’ouvrant aux vibrations émises par les autres figures qu’elle contient, c’est tout l’enjeu d’une « composition ». C’est une double tension, centrifuge et centripète, que je vois déjà, là, dans les tableaux devant lequel je me tiens. Mais ici, en isolant une des figures, je ne fais que rendre manifeste la tension centrifuge. Cependant, même si chacun de ces croquis ne relève à chaque fois que le jeu interne d’une figure (telle qu’isolée), c’est bien la cohérence de ces lignes de force internes qui, tenant attachées ensemble toutes les parties de la figure, permet sa complétude, et en conséquence son autosuffisance, et, donc, qu’elle soit considérée isolément. Mais c’est aussi grâce à cette cohérence interne que la figure peut s’ouvrir sans se dissoudre, accueillir les forces à l’œuvre dans les autres figures, et jouer avec elles pour composer une cohérence plus vaste. C’est à la mesure dont chaque figure tient par elle-même que chacune participe à la tenue du tout du tableau.
Dans ces trois aspects signalés par vos trois premières remarques, (l’aplomb, la complétude et la cohérence interne), il s’agit du dessin, à proprement parler ; je veux dire : le dessin par opposition à la couleur. Tout naturellement, le dernier point, 4), touche à l’articulation entre l’un et l’autre. Ces rapports entre ombre et lumière, c’est en eux que se joue le « drame » de l’opposition entre dessin et couleur. Ou, autrement dit, entre ligne et surface.
Mais, parvenu là, mon premier mouvement est, spontanément, de reculer, de refuser de m’engager plus avant : nous savons que nous abordons une question cruciale. Et qu’elle va nous entraîner loin, très loin… Pourtant, il est bien possible que nous la retrouvions, sous un de ses aspects particuliers, quelque part dans les alentours du cœur de notre question (peinture / photographie). Gardons-là en réserve.

FRANCIS : En somme, le regard du dessinateur a découpé et isolé, dans cinq tableaux distincts et comportant à chaque fois une solution nouvelle et inédite, le schème plastique sculptural, qui est comme l’armature du tableau sur laquelle vient s’appliquer la couleur en quelque sorte (mais cette dernière notation est fausse, bien sûr)…

PATRICK : Je pense toujours Picasso plus comme ‘sculpteur’ que comme ‘peintre’… Je veux dire que ses peintures me paraissent souvent la représentation idéale d’une sculpture, ou, plus exactement, élaborées à la façon d’une sculpture – pour laquelle les questions signalées ici (aplomb, assise, complétude, cohérence interne, ombre et lumière) sont primordiales… Mais cela nous fait sortir de notre thème ?

FRANCIS : Cela rappelle combien les conquêtes et les leçons du Cubisme ont été définitivement formatrices. Par rapport à Delacroix et au tableau en question, Picasso effectue quelque chose comme une démarche d’abstraction : son regard à lui, sensible à tel ou tel aspect ou structure ou détail dans une figure de l’œuvre de Delacroix, dissèque, isole, donc abstrait et fait ressortir ces aspect, structure ou détail, selon l’impression ressentie, et tout en les recréant (à partir du Cubisme). Le regard du dessinateur vient  à son tour, il se donne un projet en partie plus modeste, celui de retrouver et d’épouser, dans les Picasso, la démarche d’abstraction, qui est celle de ce peintre, et de la placer au grand jour. Mais, en même temps, ce regard – votre regard ! –, dans son schématisme fidèle à l’œuvre, avoue sa prédilection pour l’abstraction et joue de cette prédilection pour procurer à autrui le plaisir spectaculaire de l’intelligence propre à l’art du dessin. Si l’on suit cette dernière indication, on pourra dire que votre regard, s’appliquant à Picasso, à la vision de Picasso, a fait du Patrick Guillot — ce qui pourrait d’ailleurs se vérifier par la comparaison avec bon nombre de vos derniers dessins.

PATRICK : En effet, l’aplomb, et l’effet de complétude (produit par la cohérence des lignes de force internes), etc., s’ils sont visibles dans mes travaux personnels, ce n’est pas parce que je les aurais trouvés chez Picasso, d’où je les aurais ensuite importés. Mais, je les recherche dans mes travaux personnels ; c’est pourquoi je les vois chez Picasso.
Je voudrais vous montrer ici, dans la même série, un dessin fait une semaine plus tard, qui s’attache à une figure d’un tableau que j’avais laissé de côté une semaine auparavant. En effet, entre toutes les variantes exposées dans cette salle du Louvre, c’est le plus « pictural », à mon sens. C’était donc celui pour lequel l’abstraction propre à ces croquis devait être mise en œuvre de la façon la plus soutenue. Disons que le chemin à parcourir était plus long, l’effort à fournir plus grand.


  
Pourtant, à le comparer, par exemple, au croquis de la séance précédente, on ne peut discerner aucune différence d’intensité « picturale » particulière. Les deux croquis sont de la même « matière », si l’on peut dire, utilisant, de la même « manière », le même médium sur le même support – alors que les deux tableaux de Picasso d’où sont extraites ces figures vibrent de façons bien distinctes.






Bien sûr, ici, j’aime à voir comment le regard de Picasso « dissèque, isole, donc abstrait … » tel aspect  de l’œuvre de Delacroix ; cette démarche me plaît !  C’est pourquoi je peux dire qu’elle me « conforte » en effet, qu’elle m’invite à persister dans ma voie.