vendredi 10 avril 2015

NANAS DE NIKI

Oh !... Oh, ces corps…
Sphériques …
Ces corps… tout ronds…  Tout ronds !
Sphères, célestes, accouplées…
et profondes !
et qui font la ronde !
…

Sont-ils pesants, ces corps ?
Non… pas tant pesants… mais…
énormes !
… mais légers…
et fertiles !
… ou, plutôt …
aériens ?
Oui, prêts à s’envoler…
pour échapper à la pesanteur, justement !

Prêts à s’envoler …
Bien plantés en terre, …       
… c’est l’arbre …
bien enracinés !  - tout à la fois, c’est l’arbre, et l’oiseau.
…  et prêts pour toutes les danses…
… possibles et impossibles, passées, présentes et à venir…
sauts et rebonds, contorsions gracieuses,
tournoiements du Grand Popotin Sacré…
…
Fascinatoire…
Et galipettes guillerettes, rond de jambes et grand écart…






*

Et la peau, de ces énormes corps, qu’en dites-vous ?
Toutes ces scarifications…
… ou tatouages …  ces échafaudages de cicatrices chromatiques ? des ornements ?
Non, pas forcément !

Éruptions d’un magma toujours en gestation…
à la surface, toute parcourue…
… de vagues…    
Des courants rassemblés,    jusqu’à former…
Comme  un autre corps…
Un double ?
Oui, comme une âme – mais… qui serait visible…
et divisible !

…
Est-ce que ça ne dessine pas, parfois, comme une cible ?
Oui, peut-être, ou bien comme ces vagues, concentriques, provoquées
par le jet d’une pierre, ou d’une graine, à la surface de l’eau ?
Efflorescence d’ondes… Lianes mélodieuses… Fruits mûrs
surgissant succulents des rondeurs solaires… 





Et ça passe, et ça pousse, de partout.  
Dans l’évidence …       
Partout…
colorée et lumineuse,
dans l’embrassement aérien des volumes…
…
Mais aussi - par des chemins mystérieux ?
Comme des champs de force…
Passant invisibles ?
Mais puissants, sous terre, sous nos pieds…
Forces humides, vibratoires, et qui nous emportent
dans les secousses et les tremblements…
ou bien sur un nuage ?    
Peut-être… Mais… ça vient de loin.
Des lointains du temps.
Depuis le temps pré-humain, d’où l’humain entrevoyait le jour, peut-être ?

Ça vient du bord de la béance, originelle,
de l’obscurité, pénétrable,
de la caverne – vulvaire.


*

La jouissance est visible, quand elle tire à la carabine…
De pouvoir ainsi s’extirper
de la colère – de la haine ? 
… Ensevelir ces effigies plâtreuses d’entités maléfiques, enfin,
– ce n’est peut-être pas un bonheur, mais au moins…
un soulagement, oui,
enfin,
oui, une jouissance…
les voir dégoulinant de tout ce sang arc-en-ciel…

*

D’abord, les représentations de paysages nocturnes
        dans les seules deux dimensions, du « tableau »…
Et puis, à la fin, le Jardin.



La traversée du miroir, la répudiation de toutes les figures comptables…
Mais ici, pour « traverser le miroir », il fallait d’abord le briser !
Une fois en miettes, c’est un miroitement infini, le reflet insaisissable à jamais.
il fallait d’abord le briser …
  … à jamais.
Et puis, à la fin, le Jardin, avec tous ses chemins
sinuant comme des entrailles
déployées sous le bleu du ciel ouvert…
La création d’un « vrai » paysage, réel.
ouvert…
     réel…
et enfanté par le Rêve, et destiné à nous y replonger…
le rêve …
Le rêve : un jardin tout entier compris comme une seule et même sculpture…
mais comme dépliée…
… dans toutes les dimensions du labyrinthe de l’espace-temps…
comme dépliée…
    l’espace et le temps, tels qu’ils se multiplient l’un par l’autre,
le rêve …
… mutuellement.

(un jardin…)




LE RÊVE DE DIANE

Apollon se repose,
           allongé sous l’horizon

Alors,
   se relève Diane

   se réveille son rêve

                                  démoniaque, merveilleux
_________________________________

texte du film  "NANAS DE NIKI" 
de Patrick Guillot, avec la collaboration de Pierre Marchand

à propos de l'exposition NIKI DE SAINT- PHALLE
(Grand Palais - 17 septembre 2014 / 2  février 2015)

en deux parties visibles aux adresses suivantes : 







vendredi 13 mars 2015

INGRESQUE

*
INGRESQUE, RAVISSANTE, INSONDABLE…



C’est un mercredi, le 10 mai 2006… Au Louvre, une exposition Ingres, où se voient réunis quelques portraits de femmes ‘du monde’.  

Mais d’où peut-on être, sinon ‘du monde’ ?
Question oiseuse : bien entendu, je sais le convenu de l’expression, sur laquelle il n’y a pas à s’arrêter plus longtemps.
Cependant, à contempler ces portraits, c’est comme une inquiétude que j’éprouve.  Ce n’est pas que je me demande d’où elles étaient, ni d’où elles venaient, ces femmes-là qui, il y a si longtemps, (se) posèrent devant ce peintre.
Je me demande plutôt à quel monde appartiennent leurs images, ces images-là, posées devant mes yeux, aujourd’hui.

J’entends la rumeur monter au dessus des vagues de visiteurs, attisée par le discours savant des conférenciers : que c’est bien peint ! C’est-à-dire : n’est-ce pas extraordinaire, à quel point cela ressemble à notre monde !
Est-ce d’autant plus ressemblant que c’est plein de ces choses, de notre monde, si aisément à notre portée : vases et miroirs, gants, éventails, et ces soies, ces velours… et la peau des femmes ?
Mais, dans ce monde-là,  le nôtre, cette perfection dans le rendu de l’apparence des surfaces ne se trouve jamais, justement : impossible que notre attention, toujours distraite, dispersée, la perçoive, la saisisse, la retienne assez longtemps pour qu’elle ressemble enfin à cela qui est perçu, saisi, retenu dans ces portraits.
Avant d’être faits de couches superposées d’essence et d’huile mêlées de pigments, de vernis, ces portraits sont d’abord superpositions, juxtapositions, imbrications de… couches de réalité.

Ce doit être ça qui m’inquiète.


C’est comme une inquiétude, mais ravissante.
D’une certaine façon, cette inquiétude me prend ainsi qu’une nausée, qui monte depuis les couches enfouies de l’organisme, sournoisement. Ce qui inquiète, c’est de ne pas vraiment savoir ce qui monte, là, ni jusqu’où ça va monter. Mais c’est aussi ravissant.
Et ce qui inquiète, c’est que ce soit ravissant, aussi.

Oh ! Être ravissant, ce n’est pas si joli. Le seul qui soit vraiment ‘ravissant’, c’est le ravisseur. Le violeur…
 Que cette nausée soit ravissante, cela veut dire que ça monte en moi, mais que je n’ai plus qu’une envie : que ça me soulève.

Et ça soulève ! Oui, ça soulève toutes sortes de couches – de réalité. Et de ces couches que l’on croirait chacune engluée dans les autres. Et ce qui commence de les défaire, doucement, irrésistiblement, l’une de l’autre, dans ces quelques portraits alignés, c’est quoi ?
D’abord, de les découvrir si bien alignés, mais sans que cela paraisse sériel : bien au contraire, l’unicité de chacun des portraits semble bien resplendir de l’unicité de chacune de ces femmes.
Mais, si chacune est évidemment unique, irréductible à n’importe laquelle des autres, il est tout aussi évident que le regard qui s’est posé sur elles, et a secrété leurs portraits, ce regard est de même unique.
Leur unique ravisseur.




Je vois bien, que je n’avais encore rien vu, ni rien compris encore, à ce que j’avais cru voir, là, dans ce qui m’avait ainsi inquiété, et ravi.
Oui, ce n’est que de la peinture. Mais (est-ce naïf ?) je n’en reviens toujours pas que ma façon d’être dans le monde soit parfois si fortement bouleversée par cette « chose » : un morceau de toile sur laquelle sont étalées des couches de pâtes colorées…
Mais étalées dans un certain ordre ! Un ordre qui fait tout.
Et cet ordre, là, dans tous ces portraits de femmes peints par Ingres, que fait-il ? Que me fait-il ?


 Cet ordre me fait l’effet qu’il n’est partout qu’une réalité, et une seule.
Mais par quel mystère (dont j’ai renoncé à pénétrer la nuit) ces lignes si nettes, dont toutes les orientations sont si fermement déterminées, et liées les unes aux autres par une autorité quasi  dictatoriale…, cette compacité de minéral exempt d’impuretés, qui d’abord semble interdire le passage du moindre souffle d’air étranger, par quel mystère est-ce elle qui permet de déplier, d’un regard, une fois qu’il s’est ouvert, la diversité incalculable  des couches composant la réalité  : et la pesanteur rassurante des tissus, et la tiédeur accueillante de cette chair dérobée, et la pénombre des chambres, et le silence – inouï – de tant d’objets familiers, et la lumière de ces yeux…
  






*

vendredi 6 mars 2015

Le jardin engourdi

Lecture de Julien Gracq
                          
                   ("Le jardin engourdi" in Liberté grande)


 ...


" — Quelle tranquillité!"


Midi passé, la glissade du jour suivant la pente
d'une catastrophe insensible ...

Le regard égrène les silhouettes musculeuses
des pousses d'un haut corail ligneux.

(On a oublié le goût de leurs fruits oblongs et sucrés.)

Les allées coulent doucement entre les semis nacrés
bousculés par les herbes folles roulant
jusqu'au pied du mur de mousse.

Au delà, c'est un gris tendre et lointain
qui escalade toute la mer
presque sans bruit.




                                          (13.06.94) 




 

mardi 20 janvier 2015

PRISE DE PAROLE 2_Lettre ouverte à François Huguenin _ Liberté d'expression

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/01/20/31003-20150120ARTFIG00093-liberte-d-expression-religions-caricatures-le-decryptage-de-francois-huguenin.php


Je m’étais engagé dans la lecture de cet article à cause de son titre, et plus particulièrement, après l’annonce du thème (‘Liberté d'expression, religions, caricatures’) de son accroche : le ‘décryptage’. 
De François Huguenin ? Pourquoi pas : je ne le connaissais pas, et j’étais sans préjugé au sujet de cet auteur.

*

« Or, s'il est une valeur à respecter chez autrui, c'est bien sa religion. », nous dites-vous, Monsieur Huguenin.
Mais vous rendez-vous bien compte, Monsieur, de la signification de votre formulation : « s'il en est une » ? Cher Monsieur, il y a toutes sortes de « valeur » qui sont respectables, chez autrui en général et, donc, chez moi en particulier ; et, entre autres et sans sortir de notre sujet, il y a, pour ce qui nous concerne ici, « mon absence de religion ». Ou, plus exactement : l’absence de toute forme d’allégeance, morale ou intellectuelle, à quelque « église » que ce soit. S’il en est une, de valeur à respecter, chez autrui, c’est bien sa liberté de conscience. (Je croyais que c’était une affaire entendue, en France, mais, visiblement, ce n’est pas le cas encore).
« La foi d'un être humain est sans doute l'attachement le plus fort qui soit », ajoutez-vous. Dois-je penser, puisque, pour moi, la foi n’est en aucune façon un attachement, que je ne suis pas un être humain ? Mais je fais du mauvais esprit ? Et j’interprète mal ; vous voulez nous dire : de tous les attachements qui sont le fait des êtres humains, celui à sa foi (religieuse) est le plus fort qui soit ? … C’est une opinion. Je pourrais aussi bien dire : « L’attachement à leur foi de certains êtres humains n’est pas plus fort que l’attachement à la vérité d’autres êtres humains. »
(Je ne pense pas devoir préciser que dans « vérité », j’entends « non révélée ».)

Pour vous, derrière un laïc doit se cacher quelqu’un qui n’aime pas la religion…
Ah, non, il ne se « cache » pas, il va se « tapir »… (Se « tapir » ? Je ne suis pas sûr que cette bestialisation sournoise soit très respectueuse de la laïcité, mais passons…)  Sans doute doit-on trouver une certaine proportion de laïcs qui n’aiment pas la religion. Et alors ? N’ai-je pas le droit de ne pas « aimer » la religion ?
Ceci dit, comprenez que, à partir du moment où les « religieux » ne prétendent pas faire la loi (la loi de la République), beaucoup de laïcs sont surtout indifférents (à la religion) – et que de lui déclarer son désamour (à la religion) serait lui accorder trop d’importance.

*

En conclusion : un « décryptage », dites-vous ?
Mais, cela implique la considération d’un message crypté, et qu’il y ait donc un sens recouvert par l’aspect visible du message. Le décrypteur doit donc être en mesure de considérer également, et cet aspect visible, et ses possibles significations occultes. C’est dire que décrypter exige, de la part de l’expert, une certaine impartialité dans la considération de tous ces divers aspects. Alors, dire que cet article de François Huguenin  est un « décryptage », c’est en quelque sorte de la publicité mensongère. En effet, il ne fait que présenter une opinion, partiale et d’ailleurs revendiquant honnêtement sa partialité – opinion tout à fait respectable, mais opinion parmi d’autres, tout autant respectables.

Ps : Vous dites : 
« Un trait de plume mérite-t-il que l'on blesse des milliers de personnes ? » 
N’est-il pas vrai que ceux qui ont ici tenu la plume n’ont pas été seulement « blessés » ?

lundi 12 janvier 2015

PRISE DE PAROLE_Lettre ouverte à Monsieur Philippe Bilger

Lettre ouverte à Monsieur Philippe Bilger, du 12 janvier 2015

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Le 11 janvier 2015, Philippe Bilger prend la parole, en toute liberté, dans FigaroVox. …

Non, Monsieur Bilger, vous n’avez pas été « indigne », et encore moins un « salaud », si vous n’avez pas voulu participer, même en pensée, à tous ces rassemblements populaires – que vous nommez  « défilé dominical » …
Ah, comme il est spirituel, ici, l’usage de ce « dominical » ! N’est-il pas assez riche de subtiles connotations ? De fait, nous étions un dimanche… mais était-ce si pertinent de relever ainsi ce fait ?
Par contre, votre usage du terme « défilé » est sans doute moins insignifiant… car, justement, ce n’était pas, à proprement parler, un « défilé » ! Mais cela, vous ne pouviez pas le prévoir. Cependant, vous bénéficierez de cette circonstance atténuante : ayant manifesté votre opinion sur l’événement a priori, avant même que l’événement ait eu lieu (le 11/01/2015 à 11:34), vous ne disposiez pas de toutes les informations. Et, après tout, vous n’êtes pas journaliste. 
Ce n’était donc qu’une opinion – discutée ici en tant que telle.
Ainsi, dites-vous, la manifestation de cette émotion allait « représenter, sur un mode pervers, la victoire odieuse de criminels qui ont atteint leur but puisque l'ampleur de l'indignation était probablement espérée par ces sanguinaires de l'intégrisme ».
Faut-il, vraiment, se donner ici la peine de démontrer que l’effet espéré par ces décervelés et leurs commanditaires, leur but, c’était la peur pétrifiante, la terreur, etc. Et que c’est justement tout le contraire de ce qui a eu lieu ?
Non, Monsieur Bilger, je ne crois pas que vous soyez un « salaud », parce que  je suis sûr que vous pensez ce que vous dites… Et c’est vrai (et je le dis sans ironie) : ce que vous dites n’est pas vraiment méchant ; juste un peu bête, peut-être ? (C’est vous qui voyez.)
Mais, c’est bien parce que vous pensez ce que vous dites, que tant de bêtise pourrait-être, ici, décourageante…
Poursuivons cependant, puisque vous poursuivez : « Il est clair que cette «marche républicaine» va être purement symbolique, quoique multiforme, puisqu'elle ne va rigoureusement pas avoir le moindre effet sur les menaces, etc. », et qu’elle n’est « qu'une grande messe républicaine sans conséquence opératoire ».
Quelle péroraison ! Cette petite mixture de la « grande messe » et du « républicain », ainsi touillée avec l’air de ne pas y toucher, comme c’est finaud…
Et ce « sans conséquence opératoire » … Ce que c’est, que d’être nourri au lait de la technocratie, quand même !
Oh non, Monsieur Bilger, vous n’êtes certes pas, à proprement parler, un « salaud »…

Mais revenons aux choses sérieuses : « Cette «marche républicaine» va être purement symbolique, etc. »
(Ici, nous en sommes encore à « marche républicaine » – mais tout est dans les guillemets. Le « défilé dominical » – là, sans guillemets dans le texte – c’est une cartouche que vous réservez pour l’assaut final.)
(Laissons de côté le « quoique multiforme » : ce « symbolique quoique multiforme » n’ayant été, peut-être, que l’effet d’un obscurcissement passager du bon sens élémentaire provoqué par le sentiment d’urgence ? Doit-on s’étonner ainsi qu’une manifestation « multiforme » soit aussi « symbolique » ? Elle sera ainsi, au moins, le symbole de la « multiformité »…
Donc, cette marche, républicaine, est purement symbolique.

Et alors ? Mais, bien sûr qu’elle est symbolique ! Mais, elle le revendique haut et fort, qu’elle est symbolique ! Avez-vous entendu autre chose ici, lors de ce fameux lundi 11 janvier 2015 ?
Avez-vous quelque chose contre les manifestations symboliques, Monsieur Bilger ?  Si vous n’avez jamais (je veux dire, vous personnellement, et dans aucun domaine, public ou privé) manifesté  « symboliquement » aucune de vos positions intellectuelles, affectives ou morales, et bien, alors…

Mais efforçons-nous de parler votre jargon (anti-symbolique, donc ?) : parlons « conséquent opératoirement »…
(Faut-il insister sur le fait que les « opérations » vraiment « conséquentes », elles doivent être, elles sont et elles seront, le fait des services concernés. Et, comme même les plus secs opérateurs dans ces services (la police, la justice, l’armée, l’administration, etc.) peuvent apprécier d’être soutenus par la Nation, alors, rien que pour cela, la présence du plus grand nombre, dans ces rassemblements, a été « opératoire ».)

Mais pour vous, elle – la marche républicaine –, « elle n'est destinée, dans une sorte de béatitude collective satisfaite d'elle-même, qu'à persuader la nation que durant quelques jours elle aura été à peu près unie. »
Fin de citation.
Nous avons compris que, non seulement vous ne vouliez pas y aller – ce qui est votre droit moral le plus strict, et même votre droit intellectuel, si l’expression a un sens –, mais nous avons aussi compris que vous en parliez  en ignorant, « sans savoir » ce qu’elle avait été, puisque, justement, vous n’y étiez pas. De pouvoir « parlez sans savoir », c’est sans doute toujours un droit moral (d’ailleurs universellement revendiqué). Mais est-ce toujours, aussi, un droit  intellectuel ? Je vous fais juge.
Pour autant que j’en aie jugé sur place, oui, c’était assez « collectif », en effet – je dirais : suffisamment collectif – suffisamment pour provoquer le sentiment d’une communauté nationale, d’un peuple, d’une union… D’une unanimité ? Ah non ! Et heureusement ! D’ailleurs, qui d’autres que les fanatiques d’un Etat totalitaire souhaitent l’unanimité ? 

(Ah… mais oui : elle était « multiforme », j’oubliais ! Bien entendu : il est plus facile de « faire consensus » dans une masse d’éléments uniformes. Est-ce cela dont vous rêvez, Monsieur Bilger ? Non, je ne crois pas.)

(Multiforme… Que les gens de ‘Charlie Hebdo’ se soient sentis mal à l’aise – et ce doit être un euphémisme –, si mal à l’aise, de voir tant de gens pouvoir prétendre « Je suis Charlie », tant de gens dont la plus vaste majorité ne savent pas qui ils sont, ou même tant de gens qui sans doute pourraient les « vomir » autant qu’ils les « vomissent », oui, je le comprends, ce malaise. Nous le comprenons.
Qu’ils aient été dépassés, comme individus, par certaines des conséquences de cet événement, c’est si naturel. Oui, aussi naturel qu’il est « naturel » qu’un ouragan dévaste une ville, une région… Mais aussi, c’est inhumain ! de voir, de ressentir même, que des millions de personnes vous déclarent « je suis ce que tu es », alors, que bien entendu, parmi cette multitude de personnes, la proportion de celles avec lesquelles ils auraient seulement envie de partager un café, elle doit être infime !
Mais, vous l’avez compris, gens de ‘Charlie Hebdo’, ce « Je suis Charlie » est symbolique – comme dit l’autre.)
  
 (Je dis : « suffisant pour provoquer le sentiment d’une communauté nationale, d’un peuple ». Je persiste : oui, le sentiment. Certes, le sentiment n’est pas l’action. Mais je ne vois pas bien quelle grande action est possible, sans l’énergie que seul peut provoquer un grand sentiment. Si le sentiment n’est pas une condition suffisante, c’en est une de nécessaire.)

(Une communauté « satisfaite » de se sentir être ce qu’elle était ? C’est-à-dire, quoique relative, tout de même une communauté…
Mais, j’espère bien ! Si nous ne sommes pas satisfaits de ce que nous sommes, personne ne le sera à notre place…)

Donc, assez « collectif » ? Oui, certes. Et c’était heureux ! Mais « béat » ?
Ah non, je n’ai ressenti aucune béatitude.
Monsieur Bilger, il ne faut pas vous moquer : la « béatitude » est une notion éminemment religieuse, du moins pour beaucoup de vos lecteurs catholiques. Attention, Monsieur Bilger, vous fricotez avec le blasphème…
Bref, et sérieusement : aucune béatitude ici, ni divine ni même profane. 

Tout de même, à la relire, votre formulation << dans une sorte de béatitude collective satisfaite d'elle-même >>… Il est étonnant, ce mépris pour le peuple, de la part d’un autoproclamé « honnête homme »… Non ?
Passons.

<< Et lundi, on fera quoi? >> demandait Monsieur Bilger.
Et ce lundi, on aurait fait quoi, si tout le monde, dimanche, était resté chez soi ?

<< J'entends bien que [mon] argumentation peut apparaître mesquine  >>, reconnait, à un moment, Monsieur Bilger. Moi, je pensais plutôt la dire petite, ou étroite (autrement dit, pas dans les bonnes dimensions, ni morales, ni intellectuelles).
Alors, dira-t-on « mesquine » ?
Va pour « mesquin », puisque c’est vous qui le dites…

Mais, ça pourrait être pire ?

Monsieur Bilger écrit – textuellement : « Malgré le comportement apparemment irréprochable de nos gouvernants, le soupçon de l'instrumentalisation politique d'une terrifiante douleur qui aurait pu demeurer sincère avec plus de discrétion et un Etat moins omniprésent. »

N’est-ce pas assez hypocrite, cet « apparemment » ? et ce « soupçon » ? et ce conditionnel : « aurait pu demeurer sincère » ?
Et comment dirai-je, pour caractériser ce genre de figure de style ? Fielleux ?
Sans compter que la syntaxe de cette phrase, c’est vraiment n’importe quoi : c’est donc la « terrifiante douleur » qui aurait été « sincère », si l’Etat avait été « plus discret et moins omniprésent » ? La douleur de qui ? De quoi il parle ? Sait-il encore de quoi il parle, et comment il en parle ? Mais, si la syntaxe est en charpie, ce doit être que la pensée s’est absentée…
Quel renversement, que de voir un éditorialiste du Figaro (et ancien magistrat…) demander à l’Etat d’être « plus discret et moins omniprésent » dans cette affaire ! Cet éditorial, ça devient, décidément, une bouillie.
Et ça fatigue, à la longue, la bouillie.

Donc, le 11 janvier 2015, dans FigaroVox, Philippe Bilger a pris la parole, en toute liberté…
Est-il heureux, au moins, Philippe Bilger, d’avoir encore un endroit où il peut prendre la parole « en toute liberté » ?



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publié le 11/01/2015 à 11:34

Philippe Bilger prend la parole, en toute liberté, dans FigaroVox. 

Suis-je un citoyen indigne, pour tout dire un salaud, parce que je ne vais pas «marcher contre la terreur», pour écrire comme Le Monde, ou «me lever contre le terrorisme», selon l'exhortation du président de la République?
Je pourrais déjà tenter de m'absoudre en soulignant que cette immense émotion, depuis le 7 janvier, et qui culminera le 11 va représenter, sur un mode pervers, la victoire odieuse de criminels qui ont atteint leur but puisque l'ampleur de l'indignation était probablement espérée par ces sanguinaires de l'intégrisme. Notre pays certes solidaire a ainsi, aussi, manifesté la gravité des blessures qui lui ont été causées.
En ce sens, il est clair que cette «marche républicaine» va être purement symbolique, quoique multiforme, puisqu'elle ne va rigoureusement pas avoir le moindre effet sur les menaces, les attentats, les représailles et les tragédies à venir et qu'elle n'est destinée, dans une sorte de béatitude collective satisfaite d'elle-même, qu'à persuader la nation que durant quelques jours elle aura été à peu près unie.
J'entends bien que cette argumentation peut apparaître mesquine en refusant à la communauté nationale le droit de se faire du bien parce qu'elle se rassemble autour de Charlie Hebdo, de la policière abattue à Montrouge, des quatre otages supprimés dans l'épicerie casher.
Avec des assassins que nos forces de police exemplaires ne pouvaient que blesser mortellement puisque leur rêve était de mourir en «martyrs» et que probablement ils le sont devenus pour des admirateurs, des émules, leurs inspirateurs et si on se fonde sur les innombrables messages téléphoniques de haine et de violence adressés à divers commissariats dans la soirée du 9.

J'ose soutenir, si cette compétition n'était pas indécente et absurde, avoir éprouvé autant de révolte, d'indignation et de besoin de justice que quiconque devant ces actes répétés innommables. Ces sentiments ne conduisent pas forcément à la fusion de dimanche.
Mais y aurait-il une obligation à la fois morale et civique qui contraindrait «l'honnête homme» à se rendre dans ce défilé dominical qui va mêler tant de publics hétérogènes, tant de pensées contradictoires, pour ne pas dire incompatibles, tant d'attitudes conventionnelles, tant d'hypocrisies à tant d'illusions?
Cette union nationale qui ne pointe son visage emblématique qu'après les désastres et pour si peu de temps.
Malgré le comportement apparemment irréprochable de nos gouvernants, le soupçon de l'instrumentalisation politique d'une terrifiante douleur qui aurait pu demeurer sincère avec plus de discrétion et un Etat moins omniprésent.
Dans cette «marche contre la terreur», combien sont profondément épris de la liberté d'expression sous toutes ses latitudes, et pas seulement de celle de Charlie Hebdo? Combien, au contraire, ne se sont souvenus de cette dernière qu'après les massacres, défenseurs opportunistes sur lesquels le dessinateur Willem et Charlie Hebdo «vomissent»?
Pour se lever contre le terrorisme au sein d'une multitude, encore faut-il être assuré que l'humanisme n'est pas hémiplégique et que pour d'autres causes jugées moins nobles, moins «porteuses», on ne moquerait pas notre exigence de sécurité au nom d'une idéologie discutable et compassionnelle?
Combien, dans cette masse, pourront dire, en conscience, comme Patrick Modiano a su magnifiquement l'exprimer dans son seul commentaire sur ces crimes, qu'ils rejettent toute violence?
Que signifie ce consensus factice, cette concorde superficielle qui prétendent, au prétexte que nous aurions le cœur sec en nous abstenant, faire oublier, sans y parvenir, les déchirements, les fractures, les divisions profondes de la France?
Le verbe, la résistance de proclamation et défiler seraient-ils essentiels alors que, se recueillant sur le passé si proche encore, ils n'auront pas la moindre incidence sur le futur?
Est-il honteux de proférer que plutôt que de concevoir cette phénoménale marche internationale, avec un incroyable risque d'insécurité, il n'aurait pas mieux valu, modestement, efficacement, appréhender l'avenir pour convaincre le citoyen que non seulement il ne doit pas avoir peur mais que notre état de droit rendra, autant que faire se peut, inconcevable cette angoisse parce que notre démocratie sera mieux armée, saura mieux suivre et contrôler, sera moins laxiste et libérera moins vite?
Les destinées des trois assassins abattus auraient dû être prioritaires plus qu'une grande messe républicaine sans conséquence opératoire.
Et lundi, on fera quoi?
Non, décidément, je ne crois pas être un salaud parce que je vais m'abstenir aujourd'hui.